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1904

PÉCHÉ DES MUSIQUES

Renée VIVIEN

Je n’ai point contemplé le mirage des formes, Je n’ai point désiré l’oasis des couleurs, J’ai su me détourner de la saveur des cormes Et des mûres de pourpre et des figues en fleurs.

Mes doigts n’ont point pétri le moelleux des étoffes, J’ai fui, comme devant un reptile couché, Devant les sinueux discours des philosophes. Mais, ô ma conscience obscure ! j’ai péché.

Je me suis égarée en la vaste Musique, Lupanar aussi beau que peut l’être l’enfer ; Des vierges m’imploraient sur la couche lubrique Où les sons effleuraient lascivement leur chair.

Tandis que les chanteurs, tel un Hindou qui jongle, Balançaient en riant l’orage et le repos, Plus cruels que la dent et plus aigus que l’ongle, Les luths ont lacéré mes fibres et mes os.

Tordus par le délire impétueux du spasme, Les instruments râlaient leur plaisir guttural, Et les accords hurlaient le noir enthousiasme Des prêtres érigeant les bûchers de santal ;

Des clochettes troublaient le sommeil des pagodes, Et de roses flamants poursuivaient les ibis… Je rêvais, à travers le murmure des odes, Les soirs égyptiens aux pieds de Rhodopis.

Au profond des palais où meurt la lune jaune, Les cithares et les harpes ont retenti… Je voyais s’empourprer les murs de Babylone Et mes mains soulevaient le voile de Vashti.

Éranna de Télos m’a vanté Mytilène. Comme un blond corps de femme indolemment couché, L’Île imprégnait la mer de sa divine haleine… Voici, ma conscience obscure ! j’ai péché…

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