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1908

PARTENZA

Renée VIVIEN

Je sens croître l’ennui des livres vieux et sages. Donnez-moi, donnez-moi des mâts et des cordages ! Je ris en jetant l’ancre… Au hasard du vent fou, Du flot capricieux, j’irai je ne sais où.

Mon corps est moins pesant et mon âme s’allège, Car je ne reviendrai jamais… Où donc irai-je ? Puisqu’on y voit des ciels et des aspects nouveaux, Tous les pays que l’on ne connaît pas sont beaux.

Les paysages sont changeants comme les nues… Qui dira le splendeur des terres inconnues ? Je me souviens qu’au fond des soirs longs et songeurs, J’écoutais les très beaux récits des voyageurs.

Ils avaient rencontré la fièvre et la soif rouge Et le ciel qui s’abat et la terre qui bouge. Ils avaient triomphé des coups de vent soudains, L’orage subissait leurs superbes dédains.

La catastrophe était leur compagne de route, Ils n’avaient point connu le regret ni le doute… Et le temps est venu pour moi. Je pars, comme eux, Selon la volonté des courants hasardeux.

Qu’on détache l’amarre et qu’on hisse les voiles Dès que s’allumeront les premières étoiles ! Le ciel est doux, l’heure est favorable. À mon tour, J’irai vers ces pays de terreur et d’amour.

Et je dis mes adieux aux choses familières, Aux doux prés, aux maisons, à leurs bonnes lumières. Je m’en vais sans pleurer, pour ne plus revenir. Mais j’emporte en mon cœur un profond souvenir…

Dans le fond ténébreux et triste de mon âme S’éclaire avec douceur un visage de femme. … J’ai vu trop d’océans. J’ai trop vu de pays. Le regard s’éteint presque en mes yeux éblouis,

Et, lasse, comme après une besogne ardue, Je retournerai vers celle que j’ai perdue. Elle lira mes yeux et saura qui je suis Et nous nous souviendrons de nos plus belles nuits…

Loin d’elle, j’étreignis des femmes inconnues. Leur image est pareille à la forme des nues, Aux caprices du vent, aux remous de la mer Et je ne me souviens de rien qui me fut cher.

Les autres ont passé sur mon chemin, mais elle ! Unique, elle demeure en mon âme éternelle. Je la verrai toujours ainsi que je la vis, Avec les mêmes yeux ignorants et ravis.

À travers les hasards des courants et de l’heure Et des vents et des ciels, elle existe et demeure. Je m’en retournerai, comme on retourne au port, Vers celle qui jadis détermina mon sort…

Le chant sourd du passé m’attire et me rappelle, Et c’est par un beau soir que je reviens près d’elle…

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