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1902

LA PLEUREUSE

Renée VIVIEN

Elle vend aux passants ses larmes mercenaires, Comme d’autres l’encens et l’odeur des baisers. L’amour ne brûle plus dans ses yeux apaisés Et sa robe a le pli rigide des suaires.

Son deuil impartial, à l’heure des sommeils, Gémit sur les Anciens aux paupières blêmies Et sur le blanc repos des vierges endormies, Avec la même angoisse et des gestes pareils.

Le vent des nuits d’hiver se lamente comme elle, Pleurant sur les pervers et les purs tour à tour, Car elle les confond dans un unique amour Et verse à leur néant la douleur fraternelle.

Les jours n’apportent plus, dans leurs reflets mouvants, Qu’un instant de parfum, de beauté, d’allégresse, À son âme qu’un râle inexorable oppresse, Lasse de la souffrance ardente des vivants.

Vers le soir, quand décroît l’odeur des ancolies Et quand la luciole illumine les prés, Elle s’étend parmi les morts qu’elle a pleurés, Parmi les rois sanglants et les vierges pâlies.

Sous les pieux cyprès, tels des flambeaux éteints, Elle vient partager leur couche désirable. Et l’ombre sans regrets des sépulcres l’accable De sanglots oubliés et de désirs atteints.

Elle y vient prolonger son rêve solitaire. Ivre de vénustés et de vagues chaleurs, Elle sent, le visage enfiévré par les fleurs, D’anciennes voluptés sommeiller dans la terre.

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