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1906

JE PLEURE SUR TOI…

Renée VIVIEN

Le soir s’est refermé, telle une sombre porte, Sur mes ravissements, sur mes élans d’hier… Je t’évoque, ô splendide ! ô fille de la mer ! Et je viens te pleurer, comme on pleure une morte.

L’air des bleus horizons ne gonfle plus tes seins, Et tes doigts sans vigueur ont fléchi sous les bagues. N’as-tu point chevauché sur la crête des vagues, Toi qui dors aujourd’hui dans l’ombre des coussins ?

L’orage et l’infini qui te charmaient naguère N’étaient-ils point parfaits, et ne valaient-ils pas Le calme conjugal de l’âtre et du repas Et la sécurité près de l’époux vulgaire ?

Tes yeux ont appris l’art du regard chaud et mol, Et la soumission des paupières baissées. Je te vois, alanguie au fond des gynécées, Les cils fardés, le cerne agrandi par le khôl.

Tes paresses et tes attitudes meurtries Ont enchanté le rêve épais et le loisir De celui qui t’apprit le stupide plaisir, O toi qui fus hier la sœur des Valkyries !

L’époux montre aujourd’hui tes yeux, si méprisants Jadis, tes mains, ton col indifférent de cygne, Comme on montre ses blés, son jardin et sa vigne Aux admirations des amis complaisants.

Abdique ton royaume et sois la faible épouse Sans volonté devant le vouloir de l’époux… Livre ton corps fluide aux multiples remous, Sois plus docile encore à son ardeur jalouse.

Garde ce piètre amour, qui ne sait décevoir Ton esprit autrefois possédé par les rêves… Mais ne reprends jamais l’âpre chemin des grèves. Où les algues ont des rythmes lents d’encensoir.

N’écoute plus la voix de la mer, entendue Comme en songe à travers le soir aux voiles d’or… Car le soir et la mer te parleraient encor De ta virginité glorieuse et perdue.

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