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1906

JE CACHERAI MA FLÛTE

Renée VIVIEN

Je m’écoute, avec des frissons ardents, Moi, le petit faune au regard farouche… L’âme des forêts vit entre mes dents Et le dieu du rythme habite ma bouche.

Dans ce bois, loin des ægipans rôdeurs, Mon cœur est plus doux qu’une rose ouverte ; Les rayons, chargés d’heureuses odeurs, Dansent au son frais de la flûte verte.

Mêlez vos cheveux et joignez vos bras Tandis qu’à vos pieds le bélier s’ébroue, Nymphes des halliers ! — ne m’approchez pas ! Allez rire ailleurs pendant que je joue.

Car j’ai la pudeur de mon art sacré, Et pour honorer la Muse hautaine, Je chercherai l’ombre et je cacherai Mes pipeaux vibrants dans le creux d’un chêne…

Parmi la tiédeur, parmi les parfums, Je jouerai le long du jour, jusqu’à l’heure Des chœurs turbulents et des jeux communs Et des seins offerts que la brise effleure…

Je tairai mon chant pieux et loyal Aux amants de vin, aux chercheurs de proie… Seul le vent du soir apprendra mon mal Et les arbres seuls connaîtront ma joie.

Je défends ainsi mes instants meilleurs… Vous qui m’épiez de vos yeux de chèvres, Ô mes compagnons ! allez rire ailleurs Pendant que le chant fleurit sur mes lèvres.

Sinon, — je suis faune après tout, si beau Que soit mon hymne, — et, bouc qui se rebiffe, Je me vengerai d’un coup de sabot Et d’un coup de corne et d’un coup de griffe.

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