Madeleine était blonde Comme un champ de froment Et jamais rien au monde Ne fut aussi charmant.
Madeleine était fraîche Comme une rose en pleurs Et d’une belle pêche Elle avait les couleurs.
Avec son auréole De longs cheveux dorés, Madeleine était folle Comme l’herbe des prés.
Quand elle allait, bergère, Filant son blanc fuseau, Son âme était légère Comme un petit oiseau
Et sa voix si touchante, Sous le ciel enchanté, Que l’amandier qui chante Pâlissait à côté.
Or, près d’une fontaine, Le soir d’un beau lundi, Un jeune capitaine, En passant, l’entendit.
— « Qu’avez-vous, bergerette, À chanter si gaiement ? » — « Seigneur, une fleurette S’entr’ouvre en ce moment.
« C’est la fleur qui commande Aux gens de s’embrasser ; C’est la fleur de la lande Où vous allez passer. »
Et lui, répond : – « Mignonne, Je suis le fils du roi. Le printemps qui fleuronne Est moins épris que moi.
« Écoute ma promesse Et donne-moi la main ; Le prêtre, à la grand’messe, Nous mariera demain ! »
La fontaine était blanche Et rose tour à tour ; Sur la plus haute branche, Le rossignol d’amour,
Le rossignol sauvage Disait l’enchantement De vivre en esclavage Aux pieds de son amant.
— Petite Madeleine, Que mon cœur est joyeux ! J’ai vu la marjolaine Qui fleurit dans tes yeux.
— « Combien je suis heureuse, Mon chevalier si doux ! Voici votre amoureuse Qui s’abandonne à vous.
Un mot, pour se connaître, Suffit bien à vingt ans. Quant à quérir le prêtre, Ils n’ont pas eu le temps.
Sans remords et sans crainte Ils se sont caressés. Une autre, une autre étreinte. Jamais ce n’est assez.
Et sentant même flamme Prête a les consumer, Ils ont perdu leur âme À force de s’aimer.
Hélas ! Le mois joli, le mois des amourettes, Qui s’habille de rose et de vert et de bleu, S’en va, tout comme un autre, à la grâce de Dieu, Dans son tablier court emportant ses fleurettes.
Le chant du rossignol ne vibre qu’un instant, Le feu qui nous brûlait n’est fait que de brindilles Et la gaieté meurt vite au cœur des belles filles Quand elles ont perdu ce qu’elles aimaient tant.
Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine ! Qu’est devenu l’enfant aux boucles emmêlées Qui chaque nuit baisait ses yeux avec douceur ?
Où donc est le Seigneur des bois, le beau chasseur Dont l’appel s’entendait par delà les vallées ? Comme il apparaissait, superbe, à l’horizon ! Qu’il était doux ! Comme il jurait d’être fidèle !
— « Ne le verrai-je plus ? — « Demande à l’hirondelle Quand elle reviendra nicher dans ta maison. » Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine !
Elle à qui le soleil d’avril portait envie, De la nuit à l’aurore elle est par les chemins. Ses cheveux dénoués, tordant ses blanches mains, Elle crie au passant : — « Qu’as-tu fait de ma vie ?
As-tu vu chevaucher le fier adolescent, Qui charme d’un regard les oiseaux de la nue ? Mon âme est avec lui. L’as-tu pas reconnue ? » Et pas un n’a pour elle un mot compatissant.
Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine ! Le prêtre fait la moue et le chantre ricane : — « Ainsi nos rendez-vous dans le bois ont cessé.
Montre donc, mon bijou, l’anneau du fiancé. » Les vieilles, se signant, murmurent : « Courtisane ! » Elle, pourtant, se dit : « Qui sait, beau romarin, Quand ton souffle à nouveau glissera sur ma joue ? »
Et les enfants du bourg lui jettent de la boue Et son cœur est gonflé de honte et de chagrin. Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine !
Elle dit : — « Mon trésor, ton haleine est plus douce Que le parfum lointain qui vient des orangers. Tes yeux sont le feu clair qu’allument les bergers, Ta bouche est une rose éclose dans la mousse. »
Elle dit : — « Mon Seigneur, laisse-moi t’implorer. Tu m’aimais tant jadis ! Écoute mes prières. » On la montre du doigt, on lui jette des pierres ; Elle n’a même pas la force de pleurer…
Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine ! Et voici qu’un petit enfant demande à naître… Triste fruit du péché, maudit dès le berceau,
Maladie et douleur l’ont marqué de leur sceau. Personne ne voudra seulement le connaître. On ne lui dira pas : « Viens te faire embrasser. » Il apporte avec lui le remords, non la joie ;
En un rêve innocent, tissé d’or et de soie, Il ne verra jamais les anges le bercer. Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine !
Elle va chez les gens : — « Donnez-moi de l’ouvrage. Que me faut-il pour vivre ? Un morceau de pain bis. Je sais traire la vache et garder les brebis ; Essayez, s’il le faut, ma force au labourage. »
Mais eux : — « Te crois-tu donc au milieu des païens ! Va-t’en, fille de peu, va trouver tes pareilles. Le frelon ne doit pas entrer chez les abeilles, Le pain que nous mangeons n’est pas fait pour les chiens !
Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine ! Devant la huche vide elle s’est étendue. Pressant contre son cœur le maigre nourrisson,
Elle chante et sanglote. Oh ! Dieu, quelle chanson ! Et la nuit l’enveloppe. Elle se sent perdue. De misère, à la fin, tout son lait s’est tari. — « Ta mère n’a que toi ; reste encor, ma colombe,
Reste, » soupire-t-elle. — Et la nuit tombe, tombe. L’enfant râle : il est mort avant d’avoir souri. Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine !
Comme elle revenait seule, du cimetière, Le front échevelé comme un chardon bourru, Une vieille édentée après elle a couru : — « Eh ! folle ! vas-tu donc pleurer ta vie entière ?
Écoute un peu ; chez moi des marchands sont venus. Ils cherchent, m’ont-ils dit, où fleurit la verveine. Viens ; ce sont de beaux gars, ils ont la bourse pleine. » Et la fillette a peur en voyant ses seins nus.
Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine ! — « Non, laissez-moi. Mon âme à jamais s’est donnée, Et celui qui l’avait dans ses mains n’en veut plus.
J’étais jolie et fraîche, alors que je lui plus ; Ma couronne de myrte est maintenant fanée. » — « Innocente ! Elle va refleurir avec toi. Une fille un peu triste en est souvent plus belle.
Viens : nos hommes là-bas vident leur escarcelle ; Le baiser d’un marchand vaut cent écus du roi. » Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine !
La rougeur au visage, elle tremble, indécise ; Son enfance, un instant, passe devant ses yeux. Elle revoit les prés en fleur, le ciel joyeux, Le sentier verdoyant qui monte vers l’église :
On dirait qu’une voix lui parle d’amitié, Une voix d’autrefois qui vient de la prairie. Mais non : tous l’ont battue et marquée et flétrie ; De son enfant malade ils n’ont pas eu pitié.
Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine ! — « Eh bien, puisqu’il le faut, qu’un tourbillon m’emporte ! J’ai souffert, j’ai prié, j’ai lutté bien longtemps.
Mais je suis faible, ô Dieu, je n’ai pas dix-huit ans. Avec le mois de mai mon espérance est morte. Adieu donc l’allégresse et les fleurs de chez nous, Adieu, source où j’ai bu le feu qui me dévore.
Primevères d’amour, bluets de mon aurore, Au vent de cette nuit vite éparpillez-vous ! » Pauvre Madeleine, Pauvre cœur en peine !
Au déclin du jour, Dans la maison rose, Madelon repose, Du sommeil d’amour.
On la dirait morte En ses cheveux longs. Trente violons Chantent à la porte :
— « Holà ! Belle enfant, Fille de bohème, Dévoile à qui t’aime Ton corps triomphant.
« Prépare la couche Aux rideaux soyeux ; Donne, avec tes yeux, La fleur de ta bouche. »
Au refrain connu, Madelon s’éveille. Ah ! quelle merveille Que ce beau corps nu !
Ses épaules blanches Sont grêles encor ; Sa crinière d’or Lui baigne les hanches.
Mais son front pâlit Sous les améthystes Et ses yeux sont tristes Au fond du grand lit.
Flûtes et violes Meurent de langueur : — « Prépare, mon cœur, Tes étreintes folles.
« Donne à ton galant Ta bouche peureuse ; Colombe amoureuse, Montre ton sein blanc.
Madelon se mire, Se mire en chantant : — « Et voila pourtant Ce teint qu’on admire !
« Fleur de ma gaieté, Jeunesse ingénue, Qu’es-tu devenue Dans la volupté ?
« Toujours l’éphémère Lueur du désir, Toujours du plaisir La saveur amère !
« Et, je le sais bien, Ma beauté se fane. Je suis courtisane Et je n’aime rien ! »
Quelque chose pleure Dans les instruments : — « À tes pieds charmants Veux-tu que je meure ? »
— « Ô menteuses voix, Tristes ritournelles, Amours éternelles Qui durent un mois !
« Ils chantent l’ivresse De mes yeux fleuris ; Pas un n’a compris Mon cœur en détresse. »
Tout en soupirant Madelon s’évente. Sa folle servante Arrive en courant :
— « Voyez donc, Madame, Ce jeune étranger, Beau comme un berger, Doux comme une femme !
« Il parle de Dieu, De l’âme et du monde, Et sa barbe est blonde Et son manteau bleu.
« Chacun veut entendre Cet adolescent ; Quel air innocent ! Que sa voix est tendre ! »
— « Ô passant divin, Tourne un peu la tête ; Toi, petite, apprête Les coupes de vin.
« Bonne camériste, Couvre ma beauté D’un voile enchanté De fine batiste,
« Et tu répandras Ces parfums qu’on aime ; Je veux, ce soir même, Mourir en ses bras ! »
C’était l’heure confuse où la lumière expire. Sur les monts d’alentour, ineffablement bleus, Le jour, en s’en allant, jetait ses derniers feux ; C’était l’heure divine où le ramier soupire.
Dans la paix du couchant, parmi les fleurs des prés, Jésus parlait. Sa voix arrivait jusqu’aux âmes ; Au milieu du soleil qui les baignait de flammes On voyait ruisseler ses longs cheveux dorés.
Tout un peuple était là. Retenant leur haleine, Laboureurs, mendiants, bourgeois oubliaient tout. Comme la nuit tombait, voici que tout à coup, En ses riches atours, parut la Madeleine.
Son visage fardé luisait insolemment. Elle portait au front la tiare étrangère ; Ses jeunes seins pointaient, sous la robe légère. Comme un fruit d’or promis aux lèvres de l’amant.
Et mille anneaux couraient sur sa chair parfumée, Pareils à des serpents qui se cherchent entre eux ; Sa bouche frissonnait comme un rosier peureux. Tout en elle disait : Je suis la Bien-Aimée.
Les femmes à sa vue ont frémi : — « Hors d’ici, Toi qui prends nos époux au piège de tes charmes. Sorcière de malheur, as-tu compté nos larmes ? Oses-tu regarder le maître que voici ? »
Mais Jésus d’un regard aussitôt les fait taire. Il dit l’enchantement du royaume des cieux ; Sa voix est pénétrante et pure, et dans ses yeux S’alanguit doucement une fleur de mystère.
Ah ! comme il savait bien d’un mot compatissant Ramener l’infidèle et la brebis perdue ! Quelles lampes d’amour éclairaient l’étendue ! Comme le Paradis était resplendissant !
On entendait au loin les cloches du dimanche ; L’éternité passait en un divin tableau ; Les agneaux du Berger paissaient au bord de l’eau Et l’âme en plein azur s’envolait toute blanche.
Madeleine soudain s’agenouille en pleurant. Tout à l’heure son front restait fier sous l’outrage ; Mais cette voix céleste emporte son courage Et c’est comme un œillet tombé dans le torrent.
Elle rougit, pâlit tour à tour ; elle compte Les péchés dont le poids l’accable à tout jamais ! « Oh ! dit-elle, maudit soit tout ce que j’aimais ! » Le désir anxieux a fait place à la honte.
Elle pleure, elle pleure, et d’un geste éperdu, Arrachant de son sein le velours et la soie, Elle dépouille tout de la fille de joie ; Comme un vase trop plein son cœur s’est répandu :
— « Mon âme qui dormait, Seigneur, s’est éveillée ; Mes yeux s’ouvrent : Je vois ma vie en frémissant. J’étais comme un jardin sous les pieds du passant Et la divine fleur en moi s’est effeuillée. »
Elle foule en pleurant ses ornements païens Et jette aux quatre vents l’or et les pierreries. Aussi doux que l’Aurore au-dessus des prairies, Jésus dit : — « Pauvre sœur, c’est pour toi que je viens. »
— « Est-ce vous qui parlez à celle qu’on méprise ? Ô pur entre les purs, est-ce vous que j’entends ? Votre voix en mon âme éveille le printemps ; Elle effleure mon cœur comme une douce brise.
« Comme on voit un seigneur aux portes du château Donner aux affamés les restes de sa table, Vous nourrissez le monde, ô maître charitable, Et les petits enfants baisent votre manteau.
« Vous tenez en vos mains tous les rois de la terre. Prince du grand amour, père au cœur indulgent, Vous êtes, ô mon Dieu, la fontaine d’argent Où le déshérité boit et se désaltère.
« Mais vous que l’univers adore prosterné, En qui le Paradis se regarde et se loue, Irez-vous ramasser cette fleur dans la boue ? Voudrez-vous bien encor de ce cœur profané ? » —
Et Jésus dit : — « Pauvre âme, il faut bien qu’on espère ; Combien, dans cette nuit, ont perdu leur chemin ! Mais qu’ils viennent à moi. Je leur tendrai la main Et je leur ouvrirai la maison de mon père.
« Le royaume des cieux est comme un grain de blé Qui porte en lui l’espoir de la moisson future. J’apporte le salut à toute créature ; Heureux celui qui pleure, il sera consolé. »
Comme une pâle rose au bord de l’eau courante, Madeleine frissonne aux genoux du Sauveur ; Son sein brûle déjà d’une unique ferveur, Tout son passé n’est plus qu’une ombre indifférente.
L’éternité commence et le ciel va s’ouvrir. Elle voit, dans les fleurs, la source de délices, Et, comme ceux qui vont au-devant des supplices, Pour racheter son âme elle est prête à mourir.
Le peuple s’émerveille et crie : « Est-ce bien celle Qui nous scandalisait jadis ? Quel changement ! » Jésus, le doigt levé, montre le firmament ; D’une étrange beauté sa figure étincelle.
C’était l’heure troublante où le pâtre interdit Entend passer au loin des rumeurs et des plaintes ; Une lumière d’or baignait les villes saintes ; C’était l’heure ineffable où la nuit resplendit ?
Et maintenant, c’est le silence, Le travail et la pauvreté ; C’est le désert illimité, C’est la douce mort qui commence.
Où sont, reine du fol amour, Les diamants de ton corsage ? Quelle ombre sur ton beau visage, Rose comme le point du jour !
Qu’as-tu fait de ton âme étrange Qui vibrait comme un violon ? Qu’as-tu fait, belle Madelon, De tes yeux fous de mauvais ange ?
Depuis la nuit de ses aveux, Son front blanc s’est couvert de cendre ; Elle a meurtri sa gorge tendre, Elle a coupé ses longs cheveux.
Dans une grotte de feuillage, Elle est seule au pied de la croix ; Elle mange les fruits des bois Et l’eau de pluie est son breuvage.
Parfois un oiseau bigarré Vient se poser à côté d’elle ; Elle regarde une hirondelle Qui traverse le soir doré.
La mésange et le hoche-queue Enchantent souvent son réveil ; Elle aime à voir, en plein soleil, Une fleurette faune ou bleue.
Mais, comme tout va lentement ! De quel pas traînant marche l’heure ! Quand donc s’ouvrira la demeure Où l’attend l’immortel amant ?
Elle regrette ses folies Et le trésor de sa beauté ; Un âcre goût de volupté Remonte à ses lèvres pâlies.
Et puis elle pleure : « Pitié, Pitié, maître, pour mes faiblesses. C’est donc vrai que tu me délaisses ? » Et son cœur se brise à moitié.
Voici qu’à l’heure où le soir tombe, Dans la pourpre du ciel en feu, Apparaît un ange de Dieu Dont la main porte une colombe :
— « Ô Madeleine aux cheveux d’or, Que diras-tu du temps qui passe ? » — « Seigneur, Seigneur, je suis si lasse ! » — « Tu resteras sept ans encor. »
La douce image est envolée, Et soudain tout s’est assombri. Sur le paysage fleuri Tombe la neige désolée.
Quels cris d’angoisse à l’horizon ! Comme il éclaire et comme il vente ! Madeleine, en son épouvante, A presque perdu la raison.
Et tandis que tout se lamente, La terre et l’eau, le ciel, les bois, On entend rire, à pleine voix, Au plus épais de la tourmente.
Toujours brûlants, jamais lassés Sous les étreintes qui les pressent, Apparaissent et disparaissent Des couples d’amants enlacés.
Un œil brille, une gorge éclate ; Il passe des mots embrasés ; On entend le vol des baisers, Parmi les bouches d’écarlate.
Un chœur chante : « Maudits, maudits Les yeux tristes, les fronts moroses ; Le bonheur est parmi les roses, L’amour est le seul Paradis. »
Le souffle de l’Aurore emporte Toutes ces âmes de langueur. Madeleine, le trait au cœur, Reste blanche comme une morte.
Que lui sert de s’agenouiller ? Pauvre brebis sans assistance, Au livre de sa pénitence Tous les mots semblent se brouiller.
Voici qu’à l’heure où le soir tombe, Dans la paix du firmament bleu, Elle revoit l’ange de Dieu Qui tient en ses mains la colombe.
— « Madeleine du vert printemps, Que dis-tu, belle pécheresse ? » — « Ô Seigneur, voyez ma détresse ! » — « Tu resteras encor sept ans. »
Et de nouveau chaque heure passe D’un pied traînant comme l’ennui ; Et le jour succède à la nuit Du même pas que rien ne lasse.
Les yeux tournés vers l’Orient, Madeleine voit chaque année Jeter sa couronne fanée Au vent qui l’effeuille en riant.
Sous le soleil et sous la pluie, Au souffle gelé des hivers, Comme la fraîcheur des prés verts, Sa beauté s’est évanouie.
C’est fini de sa chair en fleur, Si délicate et diaphane. Comme une rose qui se fane. Son doux visage est sans couleur.
Sa bouche heureuse, fraîche et gaie, A perdu son rire éclatant ; On voit en son œil pénitent S’alanguir l’âme fatiguée.
Mais Jésus n’est plus si lointain ; Il lui sourit au fond des nues ; Les larmes lui sont revenues Comme la rosée au matin.
Sa jeunesse qui fut si blonde A bien fini par s’endormir. Elle regarde sans frémir Le vain simulacre du monde,
Parfois un vent délicieux Vient se mêler à son haleine. C’est l’odeur de la marjolaine Qui fleurit au jardin des cieux.
Voici qu’à l’heure où sous les branches Pointe l’Aube, timide un peu, Paraît encor l’Ange de Dieu, La colombe dans ses mains blanches.
— « Madeleine, le jour a lui ; Veux-tu voir le Maître en sa gloire ? » — — « Oh non, Seigneur, je n’y peux croire ; Mon cœur est indigne de lui.
« Comment m’aimerait-il encore ? J’ai si peur et j’ai tant péché ! Mon cœur est un oiseau caché Qui chante de loin pour l’Aurore. »
— « Madeleine, l’époux charmé Qui voit tes yeux, sait toute chose. Viens refleurir, ô blanche rose, Dans le palais du Bien-Aimé. » —
L’Ange, ayant dit cette parole, Sourit comme un adolescent Et, dans l’azur éblouissant, La colombe plane et s’envole.
Les portes du Ciel, les portes mystiques Viennent de s’ouvrir au bruit des cantiques, Les portes d’ivoire et d’or et d’argent, Par où le roi passe après l’indigent.
Un rayon divin baigne la prairie Où file, en riant, la Vierge Marie. Mille oiseaux de pourpre aux vives couleurs Jouent à se poursuivre au milieu des fleurs ;
On entend l’eau claire en son lit de mousse Et l’arbre qui chante et l’herbe qui pousse. Partout resplendit l’éternel Matin. Sur les boutons d’or, la menthe et le thym,
Glisse doucement la troupe bénie Qui porte en son cœur ta joie infinie, Le chœur bienheureux, tout de blanc vêtu, De ceux dont la terre aimait la vertu.
Comme un pâtre assemble, à l’aube fleurie, Son troupeau qui sort de la bergerie, Ainsi l’ineffable et divin berger Mène ses agneaux paître en son verger
Et tous le saluent dans la paix de l’âme, Lui, le Roi des Rois que l’Aurore acclame, Qui parle au tonnerre et commande au vent Et tient en ses mains le soleil levant.
Pareille à l’azur, quand le jour se lève, Avec ses doux yeux tout fleuris de rêve, La Vierge adorable est à son côté Comme un lys au bord d’un lac enchanté ;
Quand elle parait, l’horizon s’éclaire Et la nuit s’argente afin de lui plaire. Mais qui vient là-bas par les prés charmants, Au milieu des voix et des instruments ?
Quel chœur nuptial conduisent les Anges Qui jadis berçaient Jésus dans ses langes ? Tout effarouchée et le sein tremblant, Madeleine marche en son manteau blanc.
Elle rit aux yeux, la jeune épousée, Comme un églantier trempé de rosée. Ses cheveux cendrés, ses beaux cheveux blonds, Traînent maintenant jusqu’à ses talons.
Comme l’eau courante au milieu des saules, On voit au travers ses fines épaules ; En ses doigts mignons la rose a fleuri Et son cœur malade est soudain guéri.
Elle a vu le Maître. Elle est consolée. La cloche d’or sonne à toute volée Et, comme au matin les oiseaux des bois, Tous les Bienheureux chantent à la fois
— « Merveille d’amour, belle pénitente, Foulez à jamais la nue éclatante. « L’époux glorieux vous a pardonné ; Votre front d’œillets sera couronné.
« Vos pieds fatigués, beaux comme la neige, Suivront désormais le divin cortège. « Vos yeux qui pleuraient, vos yeux, ô ma sœur, De la violette auront la douceur.
« Rentrez au bercail, brebis égarée ; Foulez à jamais la nue azurée. » Ô voix d’allégresse et jour de bonheur ! Madeleine tombe aux pieds du Seigneur.
L’aurore céleste éclaire ses charmes Et de blancs muguets naissent de ses larmes, De frêles muguets et de grands lys d’eau, Diamants au front du printemps nouveau.
Paix délicieuse et joie éternelle ! Son âme d’enfant ressuscite en elle, Son cœur d’autrefois chante et refleurit ; Dans l’or et les fleurs la Vierge sourit
Et le Saint des Saints donne avec tendresse Sa main à baiser à la pécheresse.
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