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1891

XVI

Paul-Marie Verlaine

Seigneur, vous m'avez laissé vivre Pour m'éprouver jusqu'à la fin. Vous châtiez cette chair ivre, Par la douleur et par la faim !

Et Vous permîtes que le diable Tentât mon âme misérable Comme l'âme forte de Job, Puis Vous m'avez envoyé l'ange

Qui gagna le combat étrange Avec le grand aïeul Jacob. Mon enfance, elle fut joyeuse : Or, je naquis choyé, béni,

Et je crûs, chair insoucieuse Jusqu'au temps du trouble infini Qui nous prend comme une tempête, Nous poussant comme par la tête

Vers l'abîme et prêts à tomber ; Quant à moi, puisqu'il faut le dire, Mes sens affreux et leur délire Allaient me faire succomber,

Quand Vous parûtes, Dieu de grâce Qui savez tout bien arranger, Qui Vous mettez bien à la place, L'auteur et l'ôteur du danger.

Vous me punîtes par moi-même D'un supplice crû le suprême (Oui, ma pauvre âme le croyait) Mais qui n'était au fond rien qu'une

Perche tendue, ô qu'opportune ! A mon salut qui se noyait. Comprises les dures délices, J'ai marché dans le droit sentier,

Y cueillant sous des cieux propices Pleine paix et bonheur entier, Paix de remplir enfin ma tâche, Bonheur de n'être plus un lâche

Épris des seules voluptés De l'orgueil et de la luxure, Et cette fleur, l'extase pure De bons projets exécutés.

C'est alors que la mort commence Son œuvre inexpiable ? Non, Mais qui me saisit de démence Bien qu'encor criant Votre nom.

L'Ami me meurt, aussi la Mère, Une rancune plus qu'amère Me piétine en ce dur moment Et me cantonne en la misère,

Dans la littérale misère Du froid et du délaissement ! Tout s'en mêle : la maladie Vient en aide à l'autre fléau.

Le guignon, comme un incendie Dans un pays où manque l'eau, Ravage et dévaste ma vie, Traînant à sa suite l'envie,

L'orde, l'obscène trahison, La sale pitié dérisoire, Jusqu'à cette rumeur de gloire Comme une insulte à la raison !

Ces mystères, je les pénètre. Tous les motifs je les connais. Oui, certes, Vous êtes le maître Dont les rigueurs sont des bienfaits.

Mais, ô Vous, donnez-moi la force, Donnez, comme à l'arbre l'écorce, Comme l'instinct à l'animal, Donnez à ce coeur votre ouvrage,

Seigneur, la force et le courage Pour le bien et contre le mal. Mais, hélas ! je ratiocine Sur mes fautes et mes douleurs,

Espèce de mauvais Racine Analysant jusqu'à mes pleurs. Dans ma raison mal assagie Je fais de la psychologie

Au lieu d'être un coeur pénitent Tout simple et tout aimable en somme, Sans plus l'astuce du vieil homme Et sans plus l'orgueil protestant…

Je crois en l'Église romaine, Catholique, apostolique et La seule humaine qui nous mène Au but que Jésus indiquait,

La seule divine qui porte Notre croix jusques à la porte Des libres cieux enfin ouverts, Qui la porte par vos bras même,

O grand Crucifié suprême Donnant pour nous vos maux soufferts. Je crois en la toute-présence, A la messe de Jésus-Christ,

Je crois à la toute-puissance Du Sang que pour nous il offrit Et qu'il offre au seul Juge encore Par ce mystère que j'adore

Qui fait qu'un homme vain, menteur, Pourvu qu'il porte le vrai signe Qui le consacre entre tous digne, Puisse créer le Créateur.

Je confesse la Vierge unique, Reine de la neuve Sion, Portant aux plis de sa tunique La grâce et l'intercession.

Elle protège l'innocence, Accueille la résipiscence Et debout quand tous à genoux, Impètre le pardon du Père

Pour le pécheur qui désespère… Mère du Fils, priez pour nous !

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