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1891

XIV

Paul-Marie Verlaine

L'ennui de vivre avec les gens et dans les choses Font souvent ma parole et mon regard moroses. Mais d'avoir conscience et souci dans tel cas Exhausse ma tristesse, ennoblit mon tracas.

Alors mon discours chante et mes yeux de sourire Où la divine certitude vient de luire El la divine patience met son sel Dans mon long bon conseil d'usage universel.

Car non pas tout à fait par un effet de l'âge A mes heures je suis une façon de sage, Presque un sage sans trop d'emphase ou d'embarras, Répandant quelque bien et faisant des ingrats.

Or néanmoins la vie et son morne problème Rendent parfois ma voix maussade et mon front blême, De ces tentations je me sauve à nouveau En des moralités juste à mon seul niveau ;

Et c'est d'un examen méthodique et sévère Dieu qui sondez les reins ! que je me considère, Scrutant mes moindres torts et jusques aux derniers, Tel un juge interroge à fond des prisonniers.

Je poursuis à ce point l'humeur de mon scrupule Que des gens ont parlé qui m'ont dit ridicule. N'importe ! en ces moments est-ce d'humilité ? Je me semble béni de quelque charité,

De quelque loyauté, pour parler en pauvre homme, De quelque encore charité. —Folie en somme ! Nous ne sommes rien. Dieu c'est tout. Dieu nous créa, Dieu nous sauve. Voilà ! Voici mon aléa :

Prier obstinément. Plonger dans la prière C'est se tremper aux flots d'une bonne rivière, C'est faire de son être un parfait instrument Pour combattre le mal et courber l'élément.

Prier intensément. Rester dans la prière, C'est s'armer pour l'élan et s'assurer derrière C'est de paraître doux et ferme pour autrui Conformément à ce qu'on se rend envers lui.

La prière nous sauve après nous faire vivre, Elle est le gage sûr et le mot qui délivre. Elle est l'ange et la dame, elle est la grande sœur Pleine d'amour sévère et de forte douceur.

La prière a des pieds légers comme des ailes ; Et des ailes pour que ses pieds volent comme elles ; La prière est sagace, elle pense, elle voit, Scrute, interroge, doute, examine, enfin croit.

Elle ne peut nier, étant par excellence La crainte salutaire et l'effort en silence, Elle est universelle et sanglotte ou sourit, Vole avec le génie et court avec l'esprit.

Elle est ésotérique ou bégaie, enfantine Sa langue est indifféremment grecque ou latine, Ou vulgaire, ou patoise, argotique s'il faut ! Car souvent plus elle est en bas, mieux elle vaut.

Je me dis tout cela, je voudrais bien le faire. O Seigneur, donnez-moi de m'élever de terre Et l'humble voeu que seul peut former un enfant Vers votre volonté d'après comme d'avant.

Telle action quelconque en tel temps de ma vie Et que cette action quelconque soit suivie D'un abandon complet en vous que formulât Le plus simple et le plus ponctuel postulat,

Juste pour la nécessité quotidienne En attendant toujours sans fin, ma mort chrétienne.

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