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1893

X

Paul-Marie Verlaine

Dans le peu de défauts dont je suis incapable, Compte celui d’une jalousie implacable Envers toi, mon Mensonge aimé qui m’a dompté, Jusqu’à m’être un tel parangon de vérité

Que quand tu sors, belle, habillée, et pour des heures, Prétexte, fourberie, astuces, feintes, leurres, Tu me dis : « Je fais une course », et je te crois. La foi du charbonnier, même plus qu’en la Croix,

Étant la mienne en toi, certes tu peux sans crainte Ah ! tu le sais ! jouer de moi qui te crois sainte, Et quand tu fais semblant d’issir en négligé, Me narguant d’un : « Je vais voir des amants que j’ai »,

Lors je ne te crois pas, sûr, certain que tu railles. J’aimerais moins suivre mes propres funérailles, Dans un cas de malheur (c’est si je te perdais) Que celles de qui me traiterait de dadais,

De dupe et mettrait bien à nu tes félonies, Et je le traînerais, cet être, aux gémonies ! Pourtant, prends garde ! il n’est pire que l’eau qui dort. J’ai des menaces, hein ? et des gestes de mort

Par des fois, qui ne sont pas plus rares en somme, Que de droit pour tout homme assumant d’être un homme La canne d’un cocu va douce à manier, Le revolver n’a rien que puisse renier

Un monsieur mal luné qu’on n’attendait que guère, Et le couteau semble à d’aucuns de bonne guerre, S’il s’agit de quelque surprise prise mal. Je suis nerveux, mon pouls ne bat pas très normal,

Toi-même tu pourrais passer pour peu commode Et la prescription s’absente de ton code : Dame ! un malentendu bien vite éclaterait Non pour la trahison qui se dévoilerait,

Du moins le crois-je ainsi, vu mon humeur égale Quant aux mœurs, mais bien pour l’espèce de fringale Querelleuse précisément propre à tous deux. Donc sans être jaloux, tort mesquin et hideux,

Je deviens ombrageux comme un cheval de race Pour peu que l’on prête à mon vice ou qu’on l’agace. Le coup serait alors, non pas de m’éviter, Toi surtout, que non pas ! mais bien de me guetter

Pour me gâter à l’heure choisie opportune, M’étourdir de baisers jusqu’à m’être importune, Jusqu’à m’être opportune encor, sans sourciller Jusqu’à m’en chatouiller, m’en faire bafouiller,

Rire hystériquement comme un enfant qui joue, Me distraire en un mot de l’ennui qui me roue, Me tirer hors de moi, du bonhomme nouveau Que dès lors me voici peindre l’idée en beau,

En rose, et me lâcher, mué tel dans la vie, Ainsi le plan. Je me connais. Fais et j’y fie… D’ailleurs tu me connais aussi, trop plus que bien Même et tout secret mien devient vite le tien.

C’est terrible et logique et je n’y peux qui vaille, Mais il dépend de toi, sans effort ni trouvaille, Absolument, étant donné moi rien qu’à toi, Moi te croyant et t’adorant en toute foi,

Moi ta chose et ton bien qu’on pille et qu’on gaspille ; Il dépend de toi, dis-je, étourdiment gentille Et si drôle comme tu l’es lorsque tu veux, Ou sombre en harmonie avec tes noirs cheveux,

Et sérieuse avec l’aide de tes yeux d’ombre, Tes yeux où des pensers sans fin passent sans nombre Si lumineux et si mutins quand il te plaît ; Or il dépend de toi, je le répète, il est

Dans ta main, ta main preste et leste et, s’il faut, lourde, D’assoupir, de magnétiser, de rendre sourde, Aveugle et plus crédule encore que jamais, Grâce au vrai bon vouloir indolent que j’y mets,

Toute velléité mienne de jalousie… Va donc, surpasse-toi, sers-nous la mieux choisie De tes ruses dans l’art joli de me duper. Le mieux serait pourtant de ne pas me tromper.

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