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1893

VI

Paul-Marie Verlaine

J’ai dit ailleurs l’orgueil de la possession Et le joyeux émoi d’occuper la Sion Pas céleste, mais presque, à force d’être bonne A garder après siège fait, de ta personne

Physique, et le butin inépuisable. Mais, Tout en continuant de piller dru, je vais Exalter maintenant ta gloire intérieure, Tes vertus, en un mot, qui ne sont point un leurre

(Ni tes vices non plus) tes efforts surhumains, Tes préjugés vaincus ? O que non pas ! Tes mains Longues et blanches et négligeant d’être belles,

Leurs poignets s’accommoderaient bien de dentelles Point trop fins qu’ils sont. (Mais les bras ! que modelés, Que…) Pourtant, avouons, les doigts vont, fuselés, Agiles, et non sans une grâce perverse

Serait trop dire, ils vont, les doigts, qu’un rythme berce, Sur le mol clavier de mes contemplations, Tant et si bien que je craindrais que nous fissions Des bêtises, puisqu’on nomme ça des bêtises

En ce jourd’hui que je veux tout en teintes grises, Bondé de convenance et sont de chasteté. Or ces simples mains-là qui n’ont jamais ganté Que fourrures l’hiver et que mitaines vagues

L’été, s’abstiennent de l’éclat bourgeois des bagues, De même que ton cou dédaigne les colliers Et que ton pied faisant fi des jolis souliers Qu’une catin maigre use en courses libertines,

Brave, se cambre au cuir martial des bottines, Et que le jersey pur et souple rampe au corps Que j’adore, et non plus tels falbalas discords. Mais quoi ! j’ai dit : « négligeant d’être belles » d’elles.

J’ai menti. Je parlais, je crois, de citadelles Conquises tout à l’heure et de combats livrés. J’allusionnai lors, et cela de très près, A la défense par ces mains de tel corsage,

De telle jupe ayant trop voulu rester sage Et je leur en voulais et j’ai menti. Du moins Je me suis à dessein mal exprimé : Témoins Sont tes yeux que tes mains sont belles et très belles,

Et les miens donc ! Et je les baise comme telles Cent et cent fois le jour et presque autant la nuit, Mais trop belles, non pas, car en tout l’excès nuit. Je voulais simplement dire qu’elles sont belles

Juste au point et que je les baise comme telles Et non pas comme des châsses ou des bons dieux En bois ou de métal plus ou moins précieux, Mais bien comme les mains chères d’une maîtresse

Tant aimée et donnant la suprême caresse Sur mon front essuyé, sur mes mains qu’elles font Littéralement leurs, d’un fluide profond Et calmant, d’une fièvre ainsi communiquée

Qu’elle va jusqu’à l’âme on dirait fatiguée, Et l’endormant dans un rêve d’aise et d’ébat. Quant aux poignets, que j’insultai d’un propos plat, Toujours à cause des susdites résistances,

Il convient, mon amour, qu’âprement tu me tances D’une erreur volontaire, et je confesse ici Qu’ils sont parfaits, mignons et gras, roses ainsi. Qu’une rose-thé rose plus que de coutume,

A preuve que tantôt encor clans l’amertume D’un remords pour des mots trop vifs que j’avais dits Et les ayant baisés, pour voir le paradis, Le pardon, refleurir sur ta bouche si bonne,

Parmi le bleu lacis des veines où, gai, sonne Ton pouls tumultueux d’un courroux passager, (Espérais-je !) j’en ai gardé, pour y songer Longtemps, le souvenir de satin et de soie.

O tes mains, les dispensatrices de ma joie !

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