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1895

TRAVERSÉE

Paul-Marie Verlaine

Je me rembarque sans motif Meilleur que celui de me plaire À justifier mon motif. La mer est douce comme un cœur

Et je rentre dans la patrie, La mer est forte comme un cœur. Mon cœur est doux comme la mer Et je salue encor la France,

Mon cœur est fort comme la mer. La mer est dure et mon cœur dur Comme la vengeance et la haine, La mer moins que mon cœur bat dur.

La mer est calme, et mon cœur, donc ! Tout est passé, trombe et bonace — Mon cœur est calme, mais tant, donc ! La mer est immobile, et moi

Je suis impassible au possible. La mer est immobile — et moi ? Moi, je suis la mer et la mer C'est moi pire et meilleur encore,

Moi je suis pire que la mer, Et meilleur qu'elle et bien meilleurs Et bien pires mes ires et Mes amours cracha'nt morts et fleurs,

Fleurs et pleurs et mon cœur avec, Mon cœur qu'escortent des mouettes Gaîment tristes, claquant du bec Comme de froid, et voletant

En coquets et mignards caprices Comme sur du feu voletant, Du feu qui sourdrait de ce cœur Ému comme la mer est calme

Mieux et pis qu'elle, pauvre cœur, Pauvre mer d'orage et de pleurs Plus salés que toutes les vagues, Pauvre cœur d'orage et de pleurs !…

Salut, France ! Et quoi m'attend donc Puisqu'enfin voici la patrie ? Le calme, sans doute, et tant donc !… On n'est pas toujours accueilli

Ainsi qu'on s'attendait à l'être. Qui donc est toujours accueilli ? Qui donc est toujours recueilli Des absents qu'on n'attendait guère ?

Qui donc a toujours accueilli ? Ô mer douce comme mon cœur, Ô mon cœur plus doux qu'elle encore, Vous si durs aussi, mer et cœur,

Vous si calmes, ô cœur, ô mer, Immobile mer, impassible Cœur, qu'attendre ici, cœur et mer. Sinon plutôt du doux-amer ?

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