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1891

IX

Paul-Marie Verlaine

Bon pauvre, ton vêtement est léger Comme une brume, Oui, mais aussi ton cœur, il est léger Comme une plume,

Ton libre coeur qui n'a qu'à plaire à Dieu, Ton coeur bien quitte De toute dette humaine, en quelque lieu Que l'homme habite,

Ta part de plaisir et d'aise parait Peu suffisante. Ta conscience, en revanche apparaît Satisfaisante,

Ta conscience que, précisément, Tes malheurs mêmes Ont dégagée, en ce juste moment, Des soins suprêmes.

Ton boire et ton manger sont, je le crains, Tristes et mornes ; Seulement, ton corps faible a, dans ses reins, Sans fin ni bornes,

Des forces d'abstinence et de refus Très glorieuses, Et des ailes vers les cieux entrevus Impérieuses.

Ta tête, franche de mets et de vin, Toute pensée, Tout intellect, conforme au plan divin, Haut redressée,

Ta tête est prête à tout enseignement De la parole Et, de l'exemple de Jésus clément Et bénévole,

Et de Jésus terrible prêt au pleur Qu'il faut qu'on verse, A l'affront vil qui poigne à la douleur Lente qui perce,

Le monde pour toi seul, le monde affreux Devient possible, T'environnant, toi qu'il croit malheureux, D'oubli paisible,

Même t'ayant d'étonnantes douceurs Et ces caresses ! Les femmes qui sont parfois d'âpres sœurs, D'aigres maîtresses,

Et de douloureux compagnons toujours Ou toujours presque, Te jaugeant malfringant, aux gestes lourds, Un peu grotesque,

Tout à fait incapable de n'aimer Qu'à les voir belles, Qu'à les trouver bonnes et de n'aimer Qu'elles en elles,

Et le posant si léger que ce n'est Rien de le dire, Te dispenseront, tous comptes au net, de leur sourire.

Et te voilà libre, à dîner, en roi, Seul à ta table, Sans nul flatteur, quel fléau pour un roi Plus détestable ?

L'assassin, l'escroc et l'humble voleur Qui n'y voient guère De nuance, t'épargnent comme leur Plus jeune frère,

Des vertus surérogatoires, la Prudence humaine, (L'autre, la cardinale, ah, celle-là Que Dieu t'y mène !)

L'amabilité, l'affabilité Quasi célestes, Sans rien d'affecté, sans rien d'apprêté, Franches, modestes,

Nimbent le destin, que Dieu te voulut Tendre et sévère, Dans l'intérêt surtout de ton salut, A bien parfaire

Et pour ange contre le lourd méchant Toujours stupide La clairvoyance te guide en marchant, Fine et rapide,

La clairvoyance, qui n'est pas du tout La Méfiance Et qui plutôt serait pour sommer tout, La Prévoyance

Élicitant les gens de prime-saut Sous les grimaces Faisant sortir la sottise du sot, Trouvant des traces,

Et médusant la curiosité de l'hypocrite Par un regard entre les yeux planté Qui brûle vite…

Et s'il ose rester des ennemis A ta misère Pardonne-leur, ainsi que l'a promis Ton Notre-Père…

Afin que Dieu te pardonne aussi, Lui, Prends cette avance. Car, dans le mal fait au prochain, c'est Lui Seul qu'on offense.

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