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1869

DES MORTS

Paul-Marie Verlaine

Ô Cloître Saint-Merry funèbre ! sombres rues ! Je ne foule jamais votre morne pavé Sans frissonner devant les affres apparues. Toujours ton mur en vain recrépit et lavé,

Ô maison Transnonain, coin maudit, angle infâme, Saignera, monstrueux, dans mon cœur soulevé. Quelques-uns d'entre ceux de Juillet, que le blâme De leurs frères repus ne décourage point,

Trouvent bon de montrer la candeur de leur âme. Alors dupes ? – Eh bien ! ils l'étaient à ce point De mourir pour leur œuvre incomplète et trahie. Ils moururent contents, le drapeau rouge au poing.

Mort grotesque d'ailleurs, car la tourbe ébahie Et pâle des bourgeois, leurs vainqueurs étonnés, Ne comprit rien du tout à leur cause haïe. C'était des jeunes gens francs qui riaient au nez

De tout intrigant comme au nez de tout despote, Et de tout compromis désillusionnés. Ils ne redoutaient pas pour la France la botte Et l'éperon d'un Czar absolu, beaucoup plus

Que la molette d'un monarque en redingote. Ils voulaient le devoir et le droit absolus, Ils voulaient « la cavale indomptée et rebelle », Le soleil sans couchant, l'Océan sans reflux.

La République, ils la voulaient terrible et belle, Rouge et non tricolore, et devenaient très froids Quant à la liberté constitutionnelle… Ils étaient peu nombreux, tout au plus deux ou trois

Centaines d'écoliers, ayant maîtresse et mère, Faits hommes par la haine et le dégoût des Rois. Ils savaient qu'ils allaient mourir pour leur chimère, Et n'avaient pas l'espoir de vaincre, c'est pourquoi

Un orgueil douloureux crispait leur lèvre amère ; Et c'est pourquoi leurs yeux réverbéraient la foi Calme ironiquement des martyres stériles, Quand ils tombèrent sous les balles et la loi.

Et tous, comme à Pharsale et comme aux Thermopyles, Vendirent cher leur vie et tinrent en échec Par deux fois les courroux des généraux habiles. Aussi, quand sous le nombre ils fléchirent, avec

Quelle rage les bons bourgeois de la milice Tuèrent les blessés indomptés à l'œil sec ! Et dans le sang sacré des morts où le pied glisse, Barbotèrent, sauveurs tardifs et nasillards

Du nouveau Capitole et du Roi, leur complice. – Jeunes morts, qui seriez aujourd'hui des vieillards, Nous envions, hélas ! nous vos fils, nous la France, Jusqu'au deuil qui suivit vos humbles corbillards.

Votre mort, en dépit des serments d'allégeance, Fut-elle pas pleurée, admirée et plus tard Vengée, et vos vengeurs sont-ils pas sans vengeance ? Ils gisent, vos vengeurs, à Montmartre, à Clamart,

Ou sont devenus fous au soleil de Cayenne, Ou vivent affamés et pauvres, à l'écart. Oh ! oui, nous envions la fin stoïcienne De ces calmes héros, et surtout jalousons

Leurs yeux clos, à propos, en une époque ancienne. Car leurs yeux contemplant de lointains horizons Se fermèrent parmi des visions sublimes, Vierges de lâcheté comme de trahison,

Et ne virent jamais, jamais, ce que nous vîmes.

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