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1895

CONQUISTADOR

Paul-Marie Verlaine

Mon cœur est gros comme la mer Pour avoir quitté l'être cher, Gros comme elle et comme elle amer. La mer, il faut que je la prenne,

Le cœur brave et l'âme sereine, Bien que m'exilant de la reine. M'exilaht, mais pour revenir Plus heureux, me dit l'avenir,

Encore que le souvenir… Mais mon cœur est gros comme l'onde Soulevée en masse profonde, Sein immense où s'endort le monde.

Or sans frayeur que d'être loin De l'être si cher, et sans soin Autre que son moindre besoin, Je m'embarque par la tempête

Dans cétte espérance inquiète, Du trésor dont je suis en quête. Pour le lui rapporter gaiement Or, argent, perle, diamant,

Avec mon cœur en supplément… L'eau fait rage, la mer est grosse, Terrible, et s'abaisse et se hausse, Tantôt basse comme une fosse,

Tantôt s'érigeant en tombeau, Tandis que, courageux et beau, Le marin lutte contre l'eau. Mais pendant l'ouragan sans trêve,

Bercé comme un enfant qui rêve, Que la mer se creuse ou se lève, Voyant en songe des tas d'or Emplis d'infinis corridors,

Pour ma souveraine, je dors…

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