C'est à vous que je m'adresse Bourgeois de Fontainebleau Pour vous peindre le tableau D'la grande indélicatesse
Qu'a faite madam' Frigard Sur la route de Franchard. Cette personne insensible Vint à Paris récemment
Pour y gagner de l'argent Par tous les moyens possibles ; Ce qui fit qu'elle fréquenta Les dam's du quartier Bréda.
Elle y connut Sidonie, Un' second' Manon Lescaut, Qui lui payait son écot À chaqu' nouvelle infamie.
On dit mêm' qu'ell' lui cherchait Chaqu'jour un autre… monsieur. Pour couvrir son industrie Et s'établir décemment,
Ell' prend à tempérament Un commerc' de fruiterie. Mais ell' n'avait pas de quoi Payer les hommes de loi.
Alor pour purger son compte, Ell' song', dans sa méchanc'té Que l'autre a d'l'argent d'côté Dans l'sein du Compte d'escompte,
Et s'dit : C'est tout ce qu'il me faut En commettant quelques faux. Puis elle invit' sa compagne, Dans son cynisme hideux,
À s'en aller toutes deux Faire un tour à la campagne. Comme il faisait un beau ciel Ça parut tout naturel.
Quoiqu'ell' jouât bien son rôle En assouvissant sa faim, L'aubergiste, homme très-fin, Lui trouva l'air un peu drôle.
Qu'on vienne après c' renseignement Nier le pressentiment. Madam' Mertens sans défiance Fit honneur à ce repas
Qu'elle ne digéra pas, Comm' l'a prouvé la science ; Entre autr's ces pommes de terr' Qu'on leur fit payer très-cher.
Si bien qu'la pauvre gourmande Quand on alla s' promener, Au guid' qui voulait les m'ner Répondit : Je me l'demande !
Elle était d' très-bonne humeur À preuv' qu'ell' cueillait des fleurs. Bientô', tout' tremblant' de fièvre, La Frigard plein' d'entregent
Revient sans aucun argent Et s'en va chez un orfèvre ; Puis d'un air assez peu franc Ell' change un billet d' cent francs.
Pendant trois jours — Chos' qui navre ! — Un cocher dans la forêt Vit une femm' qui dormait, Mais ce n'était qu'un cadavre :
Et tous fur'nt bientôt certains Que c'était madam' Mertens. Trois centimètres d'insectes La couvraient de toutes parts
Et cet ange aux doux regards N'était plus qu'un affreux spectre. Seul' son ombrelle au soleil Avait fait croire au sommeil.
Mais — comble de maladresse ! — La Frigard sans se méfier Chez l'honnête bijoutier Avait laissé son adresse ;
Et ce morceau de papier Suffit pour la faire épier. L'habile agent, monsieur Claude, La voit toucher des coupons,
Et conclut qu'ils n' sont pas bons Et soupçonne quelque fraude ; Et rempli d'un zèle ardent Il la fait mettre dedans.
Aussitôt elle est traduite Devant la Cour de Melun ; Les juges, l'autre après l'un, L'interrog'nt sur sa conduite ;
Malgré son toupet d'enfer, Ils trouv'nt que ça n'est pas clair. Alors le procès commence Et aussi un' grande émotion
Et malgré l'Exposition Il y vient une foule immense. On réserv' dans l'monument Des plac's au sexe charmant.
Enfreignant toute défense, On se press', quoiqu'il fass' chaud, Ce fameux maîtr' Lachaud Est au banc de la défense ;
Et cette célébrité Pleure avec facilité. La Frigard avec colère, Quand on lui parl' du forfait,
Dit : C'est Williams qu'a tout fait. Recherchez cette [] insulaire. Mais cet enfant d'Albion N'était q'une invention.
Comme dans l'affaire Lafarge, On procède avec grand soin ; On interrog' des témoins À charge et même à décharge
Et des médecins légaux Portant de sombres bocaux. On exhibe, entre les pièces, Un photographique album
Plein d'un immoral parfum Et d'cartes de toute espèce. On voit parmi les viveurs Des officiers supérieurs.
Delarue, élèv' sublime De Saint-Omer et de Biard, Fait l'éloge de son art Et prouve amplement le crime ;
Et Lasserr' d'amour tremblant Est un témoin accablant. Cet expert des plus lucides Donne comme un fait certain
Que l'infortuné Mertens Avait les pets plus rapides Et que l'autre avait les o Bien plus ronds et bien plus gros.
Mais on va l'ver la séance, L' plaidoyer étant fini. Monsieur le chef du jury Dit : Sur mon âme et conscience,
Je le déclare aujourd'hui. Est-elle coupable ? Oui. Aux travaux qu'on fait de force On la condamne pour toujours.
Il n' lui reste plus que l' recours ; Mais ell' n' mord pas à l'amorce. Car elle a tout c'qui lui faut ; Sans ça, ça s'rait l'échafaud.
De cette histoire si triste La morale la voici : C'est qu'on en f'ra des récits Dont frémira la touriste ;
Et que jamais le bonheur Ne s' trouv' dans le déshonneur. Qu'apprends-je par la chronique ? La Frigard fait des aveux.
Mais qu' Sidonie aux longs cheveux Soit mort' par l'acide prussique Ou par la strangulation, C'est un' bien mauvaise action.
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