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1890

BALLADE

Paul-Marie Verlaine

J’AI cet honneur d’avoir des ennemis D’ordre privé, dont je suis trop bien aise Et m’esjouis autant qu’il est permis, Car la vie autrement serait fadaise

Et, parlons clair, une bonne foutaise. Or j’en ai moult, non des moins furieux Mais, comme on dit, ardents, chauds comme braise : Mes ennemis sont des gens sérieux.

Ils ont passé ma substance au tamis, Argent et tout, fors ma gaîté française Et mon honneur humain qui, j’en frémis, Eussent bien pu déchoir en la fournaise

Où leur cuisine excellemment mauvaise Grille et bout, pour quels goûts injurieux ? Sottise, Lucre et Haine qui biaise ? Mes ennemis sont des gens sérieux.

Ils iraient bien jusqu’au crime commis. Satan les guide et son souffle les baise. Prière au ciel d’en garder mes amis. Caïn, certes, était dans leur genèse

Et son péché forme leur exégèse. Leur discours va flatteur et captieux : Tel un serpent rampe en un plan de fraise. Mes ennemis sont des gens sérieux.

Prince des cœurs que rien ne déniaise, Mon cœur tout rond, tout franc, tout glorieux De battre, et d’être, et d’aimer qui te plaise, Mes ennemis sont des gens sérieux.

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