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1885

MOINE SAUVAGE

Émile VERHAEREN

On trouve encor de grands moines que l’on croirait Sortis de la nocturne horreur d’une forêt. Ils vivent ignorés en de vieux monastères, Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères.

Et l’épouvantement des grands bois résineux Roule avec sa tempête et sa terreur en eux, Leur barbe flotte au vent comme un taillis de verne, Et leur œil est luisant comme une eau de caverne.

Et leur grand corps drapé des longs plis de leur froc Semble surgir debout dans les parois d’un roc. Eux seuls, parmi ces temps de grandeur outragée, Ont maintenu debout leur âme ensauvagée ;

Leur esprit, hérissé comme un buisson de fer, N’a jamais remué qu’à la peur de l’enfer ; Ils n’ont jamais compris qu’un Dieu porteur de foudre Et cassant l’univers que rien ne peut absoudre,

Et des vieux Christs hagards, horribles, écumants, Tels que les ont grandis les maîtres allemands, Avec la tête en loque et les mains large-ouvertes ; Et les deux pieds crispés autour de leurs croix vertes ;

Et les saints à genoux sous un feu de tourment, Qui leur brûlait les os et les chairs lentement ; Et les vierges, dans les cirques et les batailles, Donnant aux lions roux à lécher leurs entrailles ;

Et les pénitents noirs qui, les yeux sur le pain, Se laissaient, dans leur nuit rouge, mourir de faim. Et tels s’useront-ils en de vieux monastères. Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères.

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