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1887

LES VIEUX CHÊNES

Émile VERHAEREN

L’hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors, Geignant sous la tempête et démenant leurs branches Comme de grands bras fous qui veulent fuir leur corps, Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,

Les vieux chênes rugueux et sinistres, les noirs Géants debout, à l’horizon, où les vents rogues Cinglent de leur colère et de leur vol les soirs Et les mordent et les mordent comme des dogues,

Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs, Car l’âme des pays du Nord, sombre et sauvage, Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs Et tord ses désespoirs d’automne en leur branchage.

Oh ! leurs plaintes et leurs plaintes, durant la nuit ! D’abord, lointainement, douces et miaulantes, Comme ayant joie et peur de troubler, de leur bruit, Le sommeil ténébreux des campagnes dolentes.

Puis le désir soudain où la terreur se joint Quand la tempête est là, hennissante et prochaine ; Puis le râlement brusque et terrible, si loin Que les bêtes des grand’routes hurlent de haine

Et se couchent, là-bas, dans les sillons, de peur. Puis un apaisement sinistre et despotique, — Une attente de glaive et d’ombre et de fureur, — Et tout à coup la rage énorme et frénétique,

Tout l’infini qui grince et se brise et se tord Et se déchire et vole en lambeaux de colère, À travers la campagne, et beugle au loin la mort De l’un à l’autre point de l’espace solaire.

Oh ! les chênes ! Oh les mornes suppliciés ! Et leurs pousses et leurs branches que l’on arrache Et que l’on broie ! Et leurs vieux bras exfoliés À coups de foudre, à coups de bise, à coups de hache.

Ils sont crevés, solitaires ; leur front durci Est labouré ; leur vieille écorce d’or est sombre, Et leur sève se plaint plus tristement, que si Le dernier cri du monde avait traversé l’ombre.

L’hiver, les chênes lourds et vieux, les chênes tors, Geignant sous la tempête et démenant leurs branches Comme de grands bras fous qui voudraient fuir un corps, Mais que tragiquement la chair retient aux hanches,

Semblent de maux obscurs les mornes recéleurs, Car l’âme des pays du Nord, sombre et sauvage, Habite et clame en eux ses nocturnes douleurs Et tord ses désespoirs d’automne en leur branchage.

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