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1887

LÀ-BAS

Émile VERHAEREN

Désir d’être, soudain, la bête hiératique, D’un éclat noir, sous le portique Escarbouclé d’un temple, à Benarès ! Gueule tordue, avec de courbes dents livides.

Masque divin et criminel, Avec de grands yeux vides, Avec, sous le front d’or, un œil d’or éternel. Sous un plafond de marbre noir, à Benarès.

Ils arrivent les enfants clairs — et leurs guirlandes De vêtements laineux tournent au promenoir, Ô les petites mains ! les mains, avec des brandes, Qui s’en viennent, jointes, ainsi qu’un double espoir,

Les mains en fleur, prier, à Benarès, l’Idole. Ils arrivent les vieux voyants usés, les pâles De jeûne et de cilice, ils arrivent, les os Rompus, les regards droits, la voix nouée en râles,

Le sein vide et blanchi comme d’anciens tombeaux, Ils arrivent prier, à Benarès, l’Idole. Désir d’être soudain la bête hiératique D’un éclat noir, sous le portique,

Escarbouclé d’un temple, à Benarès. Être ce néant de bronze et d’or inéluctable Et merveilleux, vers qui, les inlassables bras, Les bras ! les bras ! de la douleur incommutable,

Comme des rameaux fous, s’épouvantent d’en bas. Et s’imposer à la crédulité, pour mordre Les doux cœurs confiants et la priante chair Et les larmes et les sanglots ; et mordre et tordre

Toute cette humanité de folie et d’éclair, Errante et angoissée aux vallons de la crainte ; La mordre et tordre en son appel et son tourment Et sa misère allante et ballante et sa plainte

Toujours la même, à travers temps, infiniment. Et se complaire à se sentir cruel et fourbe : La bête immensément d’ébène et de granit Et de corne et de roc, qui surplombe la tourbe

De ces pleureurs, tous les mêmes, vers l’infini ; Et les haïr et regretter son impuissance Non pour les secourir, mais pour rageusement Les affoler et se prouver sa malfaisance.

Désir d’être soudain cette idole qui ment ! Ils arrivent les amants, doux, comme des lampes, Le soir, dans le feuillage éteint, au loin, là-bas, Ils arrivent doux et pleins de soir, le long des rampes,

Ils arrivent, par deux, les bras liés aux bras, Tristes et doux, prier à Benarès, l’Idole. Ils arrivent les pèlerins lointains, les mornes De la misère et de la faim, les las d’avoir

Un corps, ils arrivent, de loin, les malitornes, Les éclopés et les lépreux, au réservoir Miraculeux, prier à Benarès, l’Idole ! Désir d’être soudain la bête hiératique

D’un éclat noir, sous le portique, Escarbouclé d’un temple, à Benarès. Et regarder, témoin impassible et tragique, Dardés, les yeux de fer, et les naseaux, hagards,

Droit devant soi, là-bas, le ciel mythologique, Où le Siva terrible échevèle ses chars, Par des ornières d’or, à travers les nuages : Scintillements d’essieux et tonnerres de feux ;

Étalons fous cabrés, sur des tas de carnages ; Rouge, la mer au loin et ses millions d’yeux ! Et devant ce décor incendié, maudire L’homme niais et nul, qui se gave d’espoir,

Alors qu’un symbolique et quotidien martyre Saigne son âme en croix, aux quatre coins du soir.

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