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1887

L’ANCIEN AMOUR

Émile VERHAEREN

Dans le jardin, où des lions mélancoliques Traînent le char du vieil amour, Mes yeux ont allumé leurs braises sur la tour Et regardent, mélancoliques,

Traîner le char du vieil amour. Des chapelets de seins enguirlandent le bord Des seins de reine, où sont plantés des couteaux d’or. Le sourire des Omphales, qui plus ne bouge,

Et les yeux de Méduse ornent le timon rouge. Sur de noirs piédestaux voilés, des torses nus, Les bras coupés, disent qui fut jadis Vénus. Et par les crins, à l’arrière, traînée.

Saigne la tête atrocement glanée D’Hérodiade. Les héros roux, buissons de feux dans les légendes, Tués ! — sous quel broiement de sphinx ou de gorendes ?

Les nuits avec la nacre et les marbres des soirs ? En fuite — et quels brusques tombeaux d’Orients noirs. Où le Persée et les dragons écaillés clair Et les glaives où fermentait du sang d’éclair ?

Où les lotus des baisers frais, où les losanges Vers la femme — de fleurs, de chants et de louanges ? Où les bras purs, lacés en immortel sommeil, Autour de fronts penchés sur des seins de soleil ?

Où les amants tordus comme des arbres d’or Dans le soir enivrant du jardin de la mort ? Là-bas, où les lions promènent, Mélancoliques, le char du vieil amour,

Mes yeux l’ont vu sortir Du solennel jardin des souvenirs, Mes yeux qui veillent sur la tour. Vers quels caveaux et quels lointains béants,

Vers quels combats, vers quels néants, Vers quels oublis et vers quelles ruines, Poussaient, ces lions roux, le han de leurs poitrines ? Vers où leurs pas s’en allaient-ils ?

Leurs pas usés, leurs pauvres pas, Vers quels exils s’en allaient-ils, Vers quels trépas ? L’horizon rouge éclate en ville colossale

De toits et de palais et de ponts dans les cieux ; Une fumée immense et transversale Barre des visages d’astres silencieux Comme des morts, au fond des cieux ;

Les usines tannent de la matière Splendide et qui sera la vie et l’infini Demain ! on fait, en des sous-sols de nuit, On fait du pain avec des os de cimetière ;

Les fleuves de la mer écoulent l’univers Vers les banques et les hangars ouverts ; Et, brusque, un train qui siffle et passe Jette la ville en fusion par les espaces.

Vers quelle folie et quels lointains béants, Vers quels oublis, vers quels néants, Vers quels trépas et vers quelles ruines Poussaient, les vieux lions, le han de leurs poitrines,

Lorsque, quittant le grand jardin peuplé de marbres Et les ombres qui leur tombaient, bonnes, des arbres, Ils sont venus promener par les rues De la ville — là-bas — et des foules bourrues,

Mélancoliques, loin de la tour, Le char piteux du vieil amour ?

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