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1945

APOCALYPSE

Henri VENDEL

Cette nuit, j'ai collé mon oreille à la terre : elle tremblait de peur comme un chien que l'on fouaille et j'entendis monter le galop des colères. Ah ! qu'ils sont lourds, et violents, dans les batailles,

les sabots dont l'Orgueil frappe les Nations ! Seigneur ! Seigneur ! Quelles mains seront assez pures, et quelle eau, pour laver nos âmes et nos fronts du sang coagulé de tant de meurtrissures ?

Nous serons les damnés des siècles. Sans arrêt, nous irons, Juifs errants aux pages de l'histoire, chargés d'opprobes, loups que maudit la forêt. En vain nos murs sont peints de soleils illusoires,

le temps nous précipite aux ténèbres d'enfer. Chute éternelle, noirs vertiges des abîmes où retentit la voix : « Qu'as-tu fait de tes frères ? » Seigneur, nous étouffons du sang de nos victimes.

Un océan de flamme a submergé la terre. Quel Noé fera l'arche et sauvera les justes ? (s'il en est à sauver) Sur quel mont la colombe posera-t-elle un vol de neige, et quel arbuste

lui tendra le rameau qui ne vient pas des tombes ? Porteur d'épée, o cavalier du cheval roux qui reçus droit de mort, tes cruels étendards ont flagellé la terre, et contre ton courroux

la paix aux tendres mains, la paix n'a de remparts. Ah qu'ils sont lourds, et violents, dans les batailles, les sabots dont l'Orgueil frappe les Nations ! Des champs qui n'ont mûri que tragiques moissons

monte l'ultimatun des morts sans funérailles : « Jusques à quand, Seigneur, tardera la vengeance ? » Les morts impatients clament la fin du monde… Dieu donne apaisement à leur désespérance

et ne retienne plus son orage qui gronde ! Les astres tomberont comme des fruits au vent. Le soleil d'encre noire et la lune de sang, épaves, flotteront dans l'obscur firmament.

L'effroi pourchassera les hommes aux cavernes : les voleurs, les docteurs et les gens de bureau, les riches et les rois, et tous ceux qu'ils gouvernent, et les états-majors et tous ceux des casernes,

et les gens de la banque et tous ceux du barreau, et les hommes d'église et tous ceux des tavernes, tous fuiront devant toi, colère de l'Agneau.

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