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1942

SINISTRE

Paul VALÉRY

QUELLE heure cogne aux membres de la coque Ce grand coup d’ombre où craque notre sort ? Quelle puissance impalpable entre-choque Dans nos agrès des ossements de mort ?

Sur l’avant nu, l’écroulement des trombes Lave l’odeur de la vie et du vin : La mer élève et recreuse des tombes, La même eau creuse et comble le ravin.

Homme hideux, en qui le cœur chavire, Ivrogne étrange égaré sur la mer Dont la nausée attachée au navire Arrache à l’âme un désir de l’enfer,

Homme total, je tremble et je calcule, Cerveau trop clair, capable du moment Où, dans un phénomène minuscule, Le temps se brise ainsi qu’un instrument…

Maudit soit-il le porc qui t’a gréée, Arche pourrie en qui grouille le lest ! Dans tes fonds noirs, toute chose créée Bat ton bois mort en dérive vers l’Est…

L’abîme et moi formons une machine Qui jongle avec des souvenirs épars : Je vois ma mère et mes tasses de Chine, La putain grasse au seuil fauve des bars ;

Je vois le Christ amarré sur la vergue !… Il danse à mort, sombrant avec les siens ; Son œil sanglant m’éclaire cet exergue : UN GRAND NAVIRE A PÉRI CORPS ET BIENS !…

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