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1922

Poésie

Paul VALÉRY

Par la surprise saisie, Une bouche qui buvait Au sein de la Poésie En sépare son duvet :

— Ô ma mère Intelligence, De qui la douceur coulait Quelle est cette négligence Qui laisse tarir son lait ?

À peine sur ta poitrine, Accablé de blancs liens, Me berçait l’onde marine De ton cœur chargé de biens ;

À peine, dans ton ciel sombre, Abattu sur ta beauté, Je sentais, à boire l’ombre, M’envahir une clarté !

Dieu perdu dans son essence, Et délicieusement Docile à la connaissance Du suprême apaisement,

Je touchais à la nuit pure, Je ne savais plus mourir, Car un fleuve sans coupure Me semblait me parcourir…

Dis, par quelle crainte vaine, Par quelle ombre de dépit, Cette merveilleuse veine À mes lèvres se rompit ?

Ô rigueur, tu m’es un signe Qu’à mon âme je déplus ! Le silence au vol de cygne Entre nous ne règne plus !

Immortelle, ta paupière Me refuse mes trésors, Et la chair s’est faite pierre Qui fut tendre sous mon corps !

Des cieux même tu me sèvres, Par quel injuste retour ? Que seras-tu sans mes lèvres ? Que serai-je sans amour ?

Mais la Source suspendue Lui répond sans dureté : — Si fort vous m’avez mordue Que mon cœur s’est arrêté !

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