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1891

SUR UNE TOMBE

Gabriel TRARIEUX

Hier encore, Ami, ta main ferme et loyale Rendait virilement son étreinte à ma main. Nous nous sommes quittés ; j'ai suivi mon chemin, Et voici : plus jamais ne verrai ton front pâle.

Irruption brutale et triste du Néant ! Je connaissais une âme identique à mon âme, Une voix frissonnante, un regard plein de flamme… Tu n'es plus : tout cela fuit dans un trou béant,

Et plus rien !… Une forme effacée, une porte Où je dois désapprendre, hélas ! de m'arrêter. Là haut, le grand soleil luit fixe en sa clarté, Mais un foyer plus vaste, une Pensée, est morte !

Ce rude mot, « La Mort, » nous surprend un matin Au milieu du fracas des chagrins et des fêtes : Stupides, nous baissons pensivement nos têtes, Quelquefois nous lançons un blasphème au Destin,

Et puis, nous oublions… Gais ou tristes, nos vies Reprennent, vers la mort, le fil morne des jours. Car les âmes en vain disent le mot : « Toujours, » Et d'ombres seulement sont des ombres suivies !…

Ah ! comme j'ai compris, pourtant, l'inanité De mes larmes d'enfant, si chaudes et si brèves, De mes tracas subtils et changeants, de mes rêves, Au vent qui t'a ravi dans l'âpre Éternité !

Comme la honte en moi, brûlante, est survenue De tant de cris jetés pour si pauvre labeur, Tandis que je sentais une horrible sueur Au nom seul de la Mort perler sur ma chair nue !

O misère ! Il nous faut, pour dompter notre orgueil, Entre nos doigts tremblants voir se briser nos verres ! Il nous faut le grand choc des Désastres sévères Pour apprendre à nos cœurs alanguis le vrai deuil !

Tant l'ombre des soucis trouble l'âme sereine ! ‒ Ah ! dans cette heure au moins où j'ai vu passer Dieu, Dans cette heure sincère, Adieu, mon Frère, Adieu, Toi dont hier encor la main serrait la mienne !

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