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1891

LA PITIÉ

Gabriel TRARIEUX

Les deux Hommes s'étaient enlacés, d'une étreinte Silencieuse et forte, et, farouches, sans plainte, Serrant les dents, hagards, les yeux cherchant les yeux, Luttaient, sous la splendeur lointaine des grands cieux.

Or, ceci se passait dans les temps sans histoire. Les deux Hommes luttaient, nus. Le sol pouvait boire La sueur et le sang qui gouttaient de leur chair ; Et les torses craquaient dans le cercle de fer

Des bras fermes noués par les mains violentes… Les haleines râlaient, pénibles et sifflantes, Mais des seins convulsés ne sortait pas un cri. La Nature, autour d'eux, restait muette aussi :

Les Choses contemplaient, d'épouvante ravies, Ce corps à corps sinistre et fauve de deux Vies Cherchant à se pousser l'une l'autre au Néant.. L'un des lutteurs enfin s'abattit. — Et, géant,

Pesant de son genou courbé sur la poitrine Agonisante, un pli d'orgueil en sa narine, L'autre leva le poing pour le suprême coup… Mais, soudain, ses doigts qui serraient sa proie au cou

S'ouvrirent. Il frémit, pâle, un instant rapide ; Puis, sur son rude front, trois fois, comme stupide, Il se passa la main, se remit debout… Puis, Emportant un mystère en ses yeux éblouis,

Pensif, sans regarder ni toucher sa victime, ‒ Pour la première fois pris de la peur d'un crime, – Par la Forêt, à pas hâtifs, il s'éloigna. Gloire à Toi qui naissais en ce jour ! Hosannah !

Gloire à ton nom, Pitié, déesse de lumière, O la dernière des vertus et la première, Qui, du charnier stérile et sanglant des combats, Fais lever la moisson pacifique ici-bas !

Gloire à Toi, Vision idéale, qui sièges Très haut dans l'éther bleu, très haut parmi les neiges Des sommets éclatants et chastes, et qui viens A nos corps, à nos cœurs arracher leurs liens !

Gloire à Toi, dont le Verbe impérieux fait taire En nos seins apaisés l'instinct héréditaire, Et qui, Princesse bonne et clémente, nous dis : « Venez à Moi, les égarés et les maudits,

« Et vous que la loi vieille et sanguinaire oppresse : « Je veux vous pénétrer d'une si douce ivresse « Que vos yeux soient touchés du deuil béni des pleurs ! « Venez, sous votre faix épineux de douleurs,

« Vous tous, les affamés, les gueux et les nomades, « Tous les pauvres, tous les blessés, tous les malades, « Tous ceux dont l'âpreté des vents ou des mépris « A fait saigner la chair, ou saigner les esprits !

« Venez ! Pour dissiper le mal de vos poitrines « J'ai des baumes puissants et des liqueurs divines… Et vous que ronge un autre et non moins dur souci, « Vous, les riches et les heureux, venez aussi !

« Vous qui tendez en vain aux coupes d'or du monde « L'inépuisable soif de votre âme profonde, « Vous, tous ceux qu'on envie, hélas ! les vrais damnés, « Fuyant les Voluptés qui flétrissent, venez !…

« O Poètes, adorateurs des longues traînes, « Et vous qui leur soufflez vos caprices, ô Reines, « O Femmes ! il vous reste à connaître un amour « Dont le vôtre était l'aube, et qui seul est le Jour !…

« Levez-vous, tous les fils d'Héva ! Je vous convie « Au banquet fraternel et sacré de la Vie ! « Qu'on verse l'eau joyeuse, et qu'on rompe le pain : « Que le même aliment, holocauste divin,

« Venant rassasier, lui seul, tous les convives, « Crée une union sainte entre les Âmes vives ! « Que l'Homme désormais à tout Homme soit cher ! « Que le Monde n'ait plus qu'une âme, et qu'une chair !…

« Hommes, Hommes ! sur le fumier de l'ancien vice « Plantez l'arbre vivant, l'arbre du sacrifice : « Et, quand vous connaîtrez la saveur de ses fruits, « Pleurez, si vous l'osez, sur vos bonheurs détruits ! »

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