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1891

I

Gabriel TRARIEUX

Heureux celui qui lit, qui sait et qui comprend ! Oui, le siècle est mauvais, oui, le monde est souffrant, Mais l'Amour du Dieu fort accomplit son mystère Irrésistiblement, et, déjà, sous la terre

Des germes sont cachés qui prendront leur essor. Écoutez : le Sauveur, qui tient les clés du Sort, Hier, m'est apparu dans son linceul de gloire ; Il m'a ravi, moi, Jean, hors du Temps, et l'histoire

Soudain s'est déroulée, immense, devant moi. Que ceux à qui viendront ces paroles aient foi ! Voici : J'ai vu, d'abord vague dans la nuit grise, Une Ombre qui semblait une femme : l'Église ;

Et lorsqu'elle eut grandi, plus nette sous les cieux, Je connus qu'elle était fort belle : de ses yeux Une clarté filtrait, pareille à l'Aube rose ; Ses lèvres avaient l'air d'une fleur fraîche éclose,

Et son front pâle, ceint d'un diadème noir, Brillait comme un lac pur sous les arbres, le soir. Dans la plaine muette et de brume voilée, Sereine ainsi qu'un lys jailli d'un mausolée,

Assise, elle épiait d'un regard calme et doux L'Homme, son triste amant, penché sur ses genoux, Et, sous le firmament fleuri d'étoiles claires, Lui murmurait ce chant où tremblaient des prières :

« Je suis la Messagère adorable ; Je suis « Celle que, dans le songe anxieux de leurs nuits, « Les vieux Prophètes ont aimée ; « Celle que, fou d'extase, entrevit Salomon,

« Celle que les voix d'or des harpes de Sion « Dans les jours d'exil ont nommée. » « J'apporte du ciel bleu la mystique liqueur, « L'amour du Dieu Très-Haut, saint breuvage du cœur,

« Pour emplir sa coupe profonde ; « Pareille à l'Astre roi des flots éblouissants « Qui les attire à lui, je sais des mots puissants « Qui feront tressaillir le monde.

« O toi qui vas marchant par un rude chemin, « Toi dont la Fatalité triste tient la main « Et dont l'Ombre aveugle étreint l'âme, « Homme sans foi vivante et sans mâle vertu

« Chez qui l'espoir chancelle et succombe, abattu, « Repliant ses ailes de flamme, « Lève les yeux et vois : sur la terre, aujourd'hui, « Les peuples accablés gémissent dans la nuit

« Où brille seul le front des Sages ; « Mais à l'horizon blême, ainsi qu'il est écrit, « Ce défi rayonnant et calme, Jésus-Christ, « Se lève à travers les orages !

« Viens donc, ô mon amant, reposer sur mon sein ; « Pour endormir tes maux, les hymnes, par essaim, « S'envoleront, frais, de mes lèvres ; « J'oindrai tes pieds saignants d'une essence de prix ;

« Viens ; mes baisers seront doux à tes yeux meurtris « Et feront s'assoupir tes fièvres. « Je t'apprendrai le sens de la vie, et comment « Tu pourras d'un cœur humble, inébranlable, aimant,

« Vider les plus amers calices, « Conduire sans faillir ton âme errante au port, « Et fuir, dans l'envolée immense de la mort, « Vers l'Éternité des délices !… »

Telle, incantation pure, la Voix parlait ; Et, dans la paix du soir limpide et violet, Je voyais se redresser l'homme, et sa prunelle Briller d'une clarté plus vivace et plus belle…

Puis, un grand vent passa : La vision s'enfuit. Lors, je vis, dans le gouffre sans bords de la nuit, Une autre forme, étrange et gigantesque, éclore Qui remplit l'horizon : c'était l'Église encore,

Mais l'Église superbe et souveraine, ayant Je ne sais quelle énigme en son masque effrayant. Son corps victorieux dans un nimbe de gloire Éclatait, étendu sur un grand lit d'ivoire ;

Une tiare d'ombre élargissait son front… Au loin, des cris erraient dans l'espace sans fond ; De sinistres lueurs rougissaient les ténèbres Qui semblaient échapper à des bûchers funèbres ;

Et, frissonnant, j'ouïs pour la seconde fois, Mais âpre et dure alors, vibrer la même Voix : « Gloire à Moi ! Gloire à Moi pour les siècles sans nombre ! « Disait-elle ; Je tiens les terres et les flots ;

« J'ai pour hymne le bruit éternel des sanglots ; « Les sujets et les rois se courbent sous mon ombre. « Que pourrais-tu sans Moi, sans mon bras tout-puissant, « Fils d'Ève qu'a marqué le céleste anathème,

« Toi qui nais dans l'angoisse et succombes de même, « Ver de terre vautré dans la fange et le sang ? « Être déchu, ton Dieu t'a soumis à la peine « Du travail sans espoir, sans relâche et sans fin ;

« Ta douloureuse vie est un long cri de faim ; « Tu rampes justement sous l'opprobre et la haine. « Moi seule, je connais le secret du Salut, « Je peux ravir ton âme à la perte annoncée ;

« Mais il faut me livrer ta chair et ta pensée « Et plier sous mon joug, si tu veux être élu. « A genoux ! A genoux sous la haire farouche ! « La malédiction de ta race est sur toi,

« À genoux sans gémir ! Le silence est ta loi ; « Étouffe de tes poings le râle de ta bouche !… « Sinon, si le Malin l'emporte et t'éblouit, « Va, cède au leurre exquis des profanes chimères,

« Va l… Tu paîras bientôt ces transports éphémères, « Dans l'enfer implacable à jamais enfoui ! » La Voix sombre se tut lorsqu'elle eut dit ces choses. Un deuil empli d'effroi régnait aux cieux moroses ;

Un éclair y jaillit, resplendissant et prompt… Et je vis un fantôme humain courber son front… Longtemps, sous mes yeux clos, l'apparition brève Vint me hanter encor d'un fixe et morne rêve ;

Et quand je relevai les paupières, je crus, Un instant, voir surgir les spectres disparus. L'Église siégeait là toujours, de feu vêtue ;… Mais soudain, sa victime à ses pieds abat tue,

L'Homme, le défaillant et lugubre forçat, Debout en face d'elle, à son tour, se dressa. Il se dressa, géant, sur la face du monde ; Son regard s'éclaira d'une splendeur féconde,

Et pâle encor, mais calme, et d'un verbe hardi, Levant son bras puissant vers l'horizon, il dit : « O Reine ! Aux jours lointains des extases premières « Je suis venu vers toi d'un généreux élan :

« Tu m'as meurtri la face et rougi les paupières, « Et ton poignet de fer laisse mon cœur sanglant. « Mais tu connaissais mal mon énergie, ô Reine, « Si tu croyais dompter son invincible flux.

« Voici : j'ai disloqué les chaînons de ma chaîne ; « Implore ou maudis-moi ! Je n'obéirai plus ! « Je n'obéirai plus à ta voix menteresse « Qui parlait de remords, d'offense et d'abandon :

« Si la vie est effort, l'effort est allégresse, « Et c'est blasphémer Christ de souffrir en son nom ! « Je n'obéirai plus : Jéhovah, ton idole, « S'éclipse comme un songe au fond des cieux ouverts ;

« Dans l’Infini profond où mon regard s'envole, « Il faut un nouveau Maître au nouvel Univers ! « Maître inconnu toujours, mais vers lequel mon âme « Puisse au moins diriger son vol illimité,

« Comme un aigle, au sortir d'une prison infâme, « Monte au royal soleil s'abreuver de clarté… « Couche-toi donc, Fantôme, en l'immense ossuaire « Où ton frère divin, le Paganisme, dort !

« Que ta pourpre te fasse un splendide suaire : « Je n'obéirai plus, et ton règne est bien mort ! » Le vol des mots à peine avait passé, rapide, Que la Nuit par l'éther s'épandit plus livide ;

Je ne pus qu'entrevoir, sous le désert des cieux, L'Homme et l'Église en face, et les yeux dans les yeux… Un grand silence alors s'établit, -un silence Où l'on sentait germer dans l'ombre une œuvre immense,

Fruit d'un labeur pénible à la fois et divin. Des rumeurs, bruits sans nom, naissaient, mouraient… Enfin L'Aube au regard humide apparut dans la plaine, Et, lente, fit glisser sa lueur incertaine

Sur un monument sombre et superbe : un tombeau. Un cadavre y dormait, si paisible et si beau Qu'on eût dit que la Mort, devant sa forme exquise, Avait craint de frapper. Je reconnus l'Église,

Et, triste à ses côtés, encor qu'il fût vainqueur, L'Homme, qui laissait fuir ces accents de son cœur : « Puisque tes yeux sont clos par la paix éternelle, « Puisque la grande Mort te couvre de son aile

« Et de son deuil sacré, « O Toi qui m'as causé tant de joie et d'alarmes, « Je ne veux en ce jour te donner que les larmes « D'un amour épuré !

« Je ne veux plus savoir si naguère mon âme « N'a pas longtemps saigné sous l'angoisse d'un drame « A peine enseveli ; « Que les Heures de fiel, d'agonie et de fièvres

« Éteignent le sanglot convulsif de leurs lèvres « Dans l'éternel oubli ! « Ah ! je sais seulement qu'un soir, lugubre et pâle, « Je m'étais étendu dans l'Ombre sépulcrale,

« Sans croire au lendemain, « Et que m'apparaissant ce soir même, ô Prêtresse, « Miséricordieuse à ma lâche détresse, « Tu m'as saisi la main !

« Je sais qu'à tes genoux taisant mon vieux blasphème « J'ai vu, dans un éclair d'espérance suprême, « S'illuminer ma Nuit, « Et que, longtemps après, divine Rédemptrice,

« A travers l'ouragan qui veut que je périsse, « Seule, tu m'as conduit ! « O Reine ! Si le Temps vit de métamorphoses, « Si l'immortalité véritable des choses

« Est dans le souvenir, « Ta grâce fleurira sans craindre la durée, « Car dans mon cœur profond, par un baiser sacrée, « Tu ne peux plus finir !

« Là, pour l'Éternité, resplendira sans cesse « Dans tout le cher éclat de sa chaste jeunesse « Ta mystique beauté, « Et, dans mon vol sans sin vers une soi meilleure,

« Ému, je songerai qu'un instant ta demeure « Aura su m’abriter ! » Pendant que s'envolait d'un rythme lent ce thrène, Une clarté montait à l'horizon, sereine ;

Bientôt, à l'Orient, un grand rayon jaillit… Et je pus contempler ce miracle inouï : Blanche, d'une blancheur d'archange ou de colombe, L'Église s'éveiller et sortir de sa tombe,

Ailée, et portant haut son front transfiguré ; Et ce cri s'exhala de son sein inspiré : « Sois béni pour tes beaux cantiques, « Homme, au nom de tes dieux mourants !

« Le culte des choses antiques « Fait pour l'avenir les cœurs grands. « Mais assez de deuils et de plaintes, « De pleurs sur les gloires éteintes !

« C'est offenser les choses saintes « Que de gémir sur leur trépas. « Si l'on voit ses floraisons blondes « S'effeuiller un jour sur les ondes,

« Le tronc aux racines profondes, « La Religion ne meurt pas ! « Ami, reconnais-tu point Celle « Qui vint vers toi, sauvage abrupt,

« Et fit la première étincelle « Briller en ton cœur encor brut ? « La prêtresse aux douceurs de femme « Qui sans cesse au fond de ton âme

« A veillé sur la pure flamme « De l'inextinguible Idéal, « Et qui vient maintenant encore « A la prière qui l'implore

« Faire jaillir du soir l'aurore, « Faire jaillir le bien du mal ? « Je renais, plus belle et plus forte « Sous le limpide firmament ;

« Puisque tu me regrettais morte, « Chante mon règne, ô mon amant ! « Retrouve en tes ferveurs premières « Le secret des lignes altières,

« Ce rythme harmonieux des pierres « Qui fait l'âme songer à Dieu ; « Que ta foi nouvelle et plus ample, « Bâtissant à sa taille un temple,

« Guide à des hauteurs sans exemple « Son vaste essor dans le ciel bleu ! « Nous allons reprendre la route « Où nous avons tant combattu

« Contre l'ombre immense du doute « Pour cette lueur, la vertu. « Certe, en cet assaut vers la gloire, « Martyr de ta propre victoire,

« Tu saigneras, avant de boire « Aux beaux vases de la clarté ; « Mais la Douleur, ange au front blême, « Te meurtrit parce qu'elle t'aime ;

« Tu lui dois le bonheur suprême : « L'extase du labeur dompté ! « A l'œuvre donc ! Obéissante « A l'impérieux cri du Sort

« Que ta Pensée éblouissante « Ouvre à grand vol ses ailes d'or ! « Qu'elle aille, vierge grave et pure, « Se penchant sur l'âpre Nature,

« Entendre chez sa sœur obscure « Battre un cœur comme elle divin ; « Qu'éclairant sa marche hardie, « Peu à peu s'enfle en incendie

« L'étincelle toujours grandie « De Brahma jusques à Calvin ! « A travers les vents et les nues, « Les orages et les éclairs,

« Qu'elle aille aux steppes inconnues, « Aux larges steppes des cieux clairs ! « Que, recueillie et solitaire, « Elle sache la joie austère

« De voir se creuser le mystère, « Puisque le mystère est sa loi, « En attendant l'Ère féconde « Où, dans l'immensité profonde,

« Elle fuira de monde en monde « Élargissant toujours sa foi ! Soulevée à demi par un souffle de brise, D'une voix ineffable ainsi parla l'Église

En élevant sa main lumineuse au ciel bleu. Et l'Homme, extasié, cria : « Louange à Dieu ! » Or, vous tous qui lirez ces paroles étranges, Les choses que j'appris de la bouche des Anges

Sont celles que je dis. -Le Maître du destin M'a dicté cet écrit immuable et certain. Je ne l'ai point scellé, car les temps sont très proches Où l'eau vive fendra les entrailles des roches.

Maintenant que l'Impie hurle et crache à son gré ! Que le Juste avec soi défriche l'Ignoré ! Chacun sera payé par le fruit de son acte. Et rien n'empêchera de s'accomplir le pacte

Qui doit unir l'Épouse à l'Époux par l'hymen. La Grâce du Seigneur soit sur vous tous, AMEN !

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