J'ai dit à Dieu : « Mon Dieu ! je me confesse à Toi. « Devant ton équité, plein de honte et d'effroi, « J'ai résolu, Seigneur, de répandre mon âme, « Car, je le reconnais, je ne suis qu'un infâme :
« Je suis l’Amant malade et vaincu de la Chair ; « Toute grâce me dompte, et tout rayon m'est cher ; « L'enchantement des sons et des formes me lie « De liens si nombreux et si forts, que j'oublie
« Tout, et parfois Toi-même, ô Dieu ! pour la beauté ! « La nuit dans sa douceur, le jour dans sa clarté, « Le ciel, cette candeur, la mer, cette agonie, « J'aime tout de la Vie éclatante, infinie !…
« Et cependant, un trouble en mon âme grandit. « J'ai crié vers tes Saints, mais tes Saints m'ont maudit, « Et m'ont répondu tous : « Arrière, Âme damnée ! » « Sans doute je n'ai pas compris ma destinée,
« Puisqu'ignorant le crime et la haine ici-bas « Je suis triste à mourir, – oh ! si triste, et si las ! « Mais en vain j'ai voulu changer mon être, et suivre « L'inexorable loi de ceux qui savent vivre :
« Toujours dans ma poitrine a cru l'amour du Beau, « Comme une fleur qui fend le granit d’un tombeau ! « Elle existe pourtant, l'extase haute et pure « Dont l'invincible faim poursuit ta créature !
« Des Hommes l'ont connue, un jour, et ce bonheur, « Ce lot suprême, il est mon droit, comme le leur !… « Mais seul, et lâche ainsi, je n'y saurais atteindre : « Daigne donc, ô mon Dieu, me secourir, et ceindre
« Mes reins de ta sagesse et de ta volonté, « Pour que je goûte enfin le Pain de volupté ! » Et Dieu m'a dit : « Mon fils, le chant de tes paroles « M'est agréable et doux, mais tes craintes sont folles,
« Car les chemins sont bons où tes pieds ont marché. « C'est Moi que ton désir ignorant a cherché « Dans la gaîté des airs, dans le charme des roses « Et le rayonnement ineffable des choses.
« Dans les égarements mêmes de ton émoi « Tu me cherchais encore, et tu suivais ma loi. « Car la splendeur du Monde et la gloire des Formes, « C'est Moi ! C'est Moi qui suis le murmure des ormes,
« Et la tiédeur des vents, et la fraîcheur des prés ; « Je suis le flamboîment des couchants empourprés, « Et l'aurore et la nuit, ces deux sœurs éternelles, « Sont la joie et le deuil de mes larges prunelles !
« Je suis la voix confuse et poignante des flots. « Le calme des déserts sans bornes, les sanglots « Des Hivers, dans l'horreur raidis, les épouvantes « Des ouragans hurleurs dans les forêts vivantes,
« C'est Moi !… La foudre et l'Arc-en-ciel, c'est toujours Moi ! « Et je suis la douceur, comme je suis l'effroi : « Je suis l'éclair humide et vif des lèvres roses, « La caresse des yeux, et la langueur des poses,
« Et la blancheur sereine et câline des mains… « Le silence des Morts, les délires humains, « Tout ce qui germe, brille et s'efface, sans trêve, « Les couleurs, les parfums, les saveurs sont mon rêve :
« En lui tout naît et meurt, tout fermente à la fois… « L'Univers musical et vibrant est ma voix !… « – Sans plus t'inquiéter du bruit vain des lois vaines « Dont la houle assourdit les cervelles humaines,
« Rends l'ivresse à tes yeux, le calme à ton esprit, « O mon Fils ! et va boire au fleuve qui nourrit ! « Retourne, humble et pensif, vers la grande Nature : « Tu sentiras bientôt s'y guérir ta torture,
« Et n'en garderas plus que le fécond levain « Par qui l'homme s'efforce à se rendre divin, « Jusqu'au jour où, dans mon infinie allégresse, « Désormais sans limite, et par là sans tristesse,
« Tu connaîtras la paix que réclame ton vœu. » Et depuis ce temps-là je m'en vais, louant Dieu.
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