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1919

Épître à ma Muse

Paul-Jean TOULET

Tel, aux bords où le temps demeure suspendu, Hermès, le long des prés qui ne sont pas fertiles, A son sceptre d'ébène ordonnant les subtiles Mânes, et de l'Averne aisément descendu

L'aviron qui deux fois n'est jamais entendu, — Car d'avoir bu la nuit dans tes yeux, Perséphone, Daphnis tient en oubli de la chèvre et du faune Les jeux siciliens ; mais Didon, sa douleur ;

Cependant que César, plus grand que le malheur, Croit voir d'une aigle encor, sur Austerlitz qui fume, Cinq fois découronnée, au loin pleuvoir la plume … Ainsi novembre vient qui mène à longs troupeaux

Le mufle aux yeux de porc dans les champs du repos Fouler, tandis que pleure un ciel de violette, Ces morts de qui peut-être il hâta le squelette. Cependant, au café, les jaunes chroniqueurs,

Soucieux de toucher à la caisse, et nos cœurs, Compostent Scholl avec Chincholle, ou Claretie, Et toi, ma Muse, et toi qui … — « Madame est sortie »,

Me répond la boniche, « avec deux Messieurs seuls ». — Savez-vous s'ils allaient essayer des linceuls ? — « Je ne sais pas, Monsieur », me répond la boniche. — Soit, j'irai seul comme eux, j'irai choisir ma niche,

Et d'avance goûter le suprême séjour Où la mort, aussi bien, me doit rouler un jour. Sur un char sans honneur, peut-être sans prière, Et, — Chose en eût pleuré, — sans un ami derrière.

Et déjà me sourit, sur son tertre embrumé. Le monument du bon sculpteur Bartholomé Ah ! Plût au ciel qu'il fût le seul à me sourire ! Mais quoi, peuple odorant que je n'ose décrire,

Et sinistre au regard, de loin vous me guettiez. O bottiers, papetiers, et vous parapluitiers, — Jusqu'aux gens à Léon Barthou, dont le délire Cruel fait à mes yeux rire une tirelire.

Quant à peindre' l'huissier fétide, ou bien sa gent Qui se fait le poignet à la foire d'empoigne, Je ne puis, — ni ton juge, ô Petite Pologne, Qu'a peint en plein huitième un libelle outrageant

Lui qui rend la justice aussi bien que Trajan, S'il eût eu mal de mer, aux poissons l'eût pu rendre. De tous ces chats fourrés, si l'un te semble tendre, Quoi, les faisans aussi : « Mais il y faut le rond »,

Comme disait Lévy, quand il passa baron. Ah ! Devrais-je fouler, comme au temps chaud l'arbouse, Lorsque le vent d'ouest la mêle aux premiers glands, Ces bridoisons de boue à ces robins de bouse,

Fuyons l'horreur des lois et leurs vastes bilans ; Laissons tous ces Papouas à tête de vaudrouille Qu'eût enrôlés le père Ubu dans sa patrouille, Et d'un air comme il faut qui s'en vont à pas lents …

Mais que vois-je ? Ce lys, est-ce donc toi, ma Muse, Entre le prince Y. et Poulofloridor, Telle entre deux manchots pend une cornemuse ? Et pour rendre sa voix à ta lyre qui dort

Est-il vrai que Ploutos y mit un boyau d'or ? Car les vers après tout parfois on s'en amuse. Que si d'être Gaulois leur manque la fierté, Ce savant sioniste, exact comme une horloge,

— Hors qu'il confond Semblable avec Identité — Meyerson, saurait bien leur en vendre l'éloge. Peut-être vaut-il mieux de l'enfant d’outre-Vosges, Et s'adresser à toi pour en sceller l’acquit,

O Steeg ? Qu'ils seraient beaux ses pieds à voir en loge. S'il sautait seulement comme écrit Nijinski ; Tel Verhare et son vol qui passe nos esgourdes,

Tel Massillon Coicol, quand, aux sons du coco. Bondit Légitimus, vêtu d'un salaco. Ah ! Comme en Haïti, si l'on payait par gourdes Et qu'on eut un smoking à vendre Rappoport,

Aux rives d'un beau lieu que mon désir devine Je voudrais, ô Pallas, tâter ton noir transport, Et d'un pied que je sais si la forme divine Pèse moins à mon cœur que ceux d'Ernst à Litvine …

… Atlantiques tripots, Dinard, Royan, Tréport, Et toi, Mer Nôtre, et bleue et de fleurs amollie, Aux rives de Provence où la côte se plie, Où l'hidalgue, le nègre, et Moumm fils de Raggi

Jargonnent en rotvelche et jactent largonji… Mais, sous Garibaldi, toi que l'on trouvait belle, Ni nos oncles jamais à leurs désirs rebelles, Qui, de Naple emportant le mal qu’on nous y veut,

Maudissais sur le tard la Sicile avilie Toujours aux lys de France ardente à faire aveu, Et d'un fer angevin que haussait sa folie Du triste Conradin la jeunesse abolie,

Ou Guiscard et Murat couronnés par ses vœux … Sais-tu pourquoi Monsieur Gabriel des Annonces, Tel un agneau laissant sa toison sur les ronces. Se dépouille pour nous de ses derniers cheveux ;

Et soudain nous crachant les cris de sa démence — Du lyrisme italique est-ce là les accès ? — Ce nouveau Framboisy prit le train pour Numance Où dix mille héros tuèrent huit Français :

Lui qui, de son langage utile à la romance Et du nôtre Forgeait, comme de fer et d'or. Ce patois où Paris, et lui-même, s’endort Rêvant « aux applaudissements d'un peuple immense ».

Quand de l'un ni de l'autre, et de tous deux cousin, Mistral ne voulut pas enfler son limousin, Ni le Dante courber à mesurer sa gloire Le verbe harmonieux qui sonne aux bords de Loire ?

Sommes-nous, qui s'appelle Arambure ou Rigaud, Faits pour danser en nègre ou chanter en tango, Et, nouveaux Marsyas, passer des Nibelungues A Léoncavallo dont les pièces sont longues ?

Ou s'il nous vaudrait mieux en un poêle mal chaud Avec Monsieur Hamon bâiller tout Bernard Shaw, Ou d'ouïr chez Brisson à carafes entières Volaille au chœur discord dont seul Abel Herman

Sait tirer une plume où grince un diamant ? Mieux vaut Genève, au moins l'on y verrait Willy. O Muse, assez de peindre in anima vili, Dis-nous les Benjamins de notre Académie :

Richepin toujours vert à remâcher sa mie, Aicard fait par les dieux pour jouer du tambour, Labeur, cet Hanotaux, et Doumic, ce labour. Dis-nous (mais que Véber t'en dicte la peinture)

Les salons où se pose une candidature Et de quoi vécut Mopse avant d'être trompé Qui croyait qu'on se pousse à coups de pieds au dos Et que c'est le plus sûr pour abréger les routes,

Jusqu'à ce qu'il eût pris à conter nos déroutes Cet air d'avoir eu plus, en combat singulier, D'affaires que Bruchard n'en saurait oublier. N'oublie enfin la vierge, aux agasses pareille,

Écoutant ce qu'on dit pour le mettre en cahier Et pensant que l'on fait les romans par l'oreille, Pour Vadius déroule, ainsi qu'un manuscrit, Le maillot par sa mère à sa vertu prescrit :

Vadius qui s'agite et que le diable mène Ah, que n’est-ce au sabbat, — que n’est-ce à Paris (Maine), A Paris (Carniole), y confesser les lois Que le triste Albalat nous vend pour du françois.

Trop heureux, quant à nous, que France avec Lemaître Nous demeure, et Barrès. Ou si quelque autre maître Dans les sentiers de l'art vaut à nous enseigner (Otez votre chapeau), c'est Henri de Régnier.

Mais qu'on ait du génie, — où serait-ce la gale – Qui paye, c'est assez : il peut tout dédaigner. O Paris, vieux bateau, c'est Astruc qui régale, Allons, tangue.

Tandis qu'à Noaille inégale, Imposante, et sur ses tréteaux près de sombrer Nous tendant ses appas et ses vers à nombrer, Rohan se sent pousser des ailes de cigale.

Mais, comme Arthur Meyer, Souday m'appela-t-il Inquisiteur, — d'ailleurs les fleurs ont leur pistil, Je voudrais qu'il m'apprît pourquoi des femmes blondes Quand les cheveux sont d'or, la rime ne l'est pas.

Mais toi, demande-leur, et le répète aux ondes Qui le diront aux vents. Mais, adieu, de ce pas, O Muse dont le cœur de vengeance s'engraisse,

Pour venger Moréas à ton carquois divin Fais taire, s'il se peut, le ménage Sylvain, Ou bien, s'il ne se peut, qu'ils respectent la Grèce Et nous jouons du Conrart.

Mais cet espoir est vain, O jour entre les jours, ô divine allégresse, Où tes sujets, en gémissant, feraient ladja, Gilles, mélancolique empereur du goujat.

Quand le Prusco bisexe et le pliant Alboche Nous montrerions ce dos courbé par sa débauche Et qui connut, de Charlemagne dégradé, Murat à sa cravache, à son bâton Condé :

Cœurs d'érables pourris que l'on a peints en chênes Et dignes de ces rois couverts d'or et de chaîne Que l'Empereur, saoulé de gloire et d'hosannah, Menait comme le cerf dans les champs d'Iéna.

Ah ! Que vaine est, hélas ! Ô Muse, l'espérance. Avant que d'étrangers on délivre la France, Nous verrons Augagneur, lieutenant de vaisseau, Entraîner notre flotte en soufflant sur un seau,

Et le citoyen Bracke, oubliant les bourgeoises Iniquités, au grec retourner Desrousseau. Tel, dans Pau lumineuse, où les toits sont d'ardoises, Ami, tu maudissais ton repos insulté,

L'auberge, ouverte à tout, l'éclat d'un jour d'été, Et dans leur atelier ces petites Paloises Qui te tiraient la langue et te faisaient des yeux. Toi, tout en leur jetant des jurons pour adieux,

Tu pris l'escalier aux marches inégales, Tel Hercule, dans Locre, éveillé des cigales, Cherchait une autre rive, et blasphémait les dieux.

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