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1871

LE LEGS D'UNE LORRAINE

André THEURIET

Je me sens bien lasse et ne vivrai guère Passé la moisson… Mon mal est trop fort, Et ce que j'ai vu dans ces temps de guerre, Enfant, m'a donné le coup de la mort.

Tu n'as pas dix ans, toi, mais à ton âge Les yeux sont ouverts et l'on se souvient. Je vais te montrer, petit, l'héritage Trop lourd pour mes bras, et qui t'appartient.

Viens, allons d'abord vers ce champ de seigle . Les nôtres y sont morts, assassinés Par ces loups prussiens au front ceint d'un aigle ; Là dorment ton père et tes deux aînés.

Ce qu'ils défendaient contre cette bande, C'était leur maison, leur terre et la loi ! L'herbe sur leurs corps a poussé plus grande… Regarde, mon fils, et rappelle-toi !

Viens dans ces prés verts, tout bordés d'aunée. Là fut une ferme aux hôtes nombreux, Et l'on y voyait encor l'autre année Des vergers en fleur et des gens heureux…

Regarde à présent : seule, la couleuvre Habite ces murs qu'a noircis le feu. La Prusse a passé par là… Voici l'œuvre De ceux qu'on nommait les soldats de Dieu.

Leur maître disait : « C'est à Bonaparte, C'est à l'empereur que j'en veux… » Mais non ! Il voulait, vois-tu, rayer de la carte Le peuple de France et son vieux renom ;

Et quand un matin, au fond des Ardennes, L'Empire est tombé, honteux et honni, Ils se sont rués comme des hyènes Sur ce grand pays qu'ils croyaient fini.

Ils sont encor là, l'œil plein de menaces… Leur odeur maudite imprègne nos seuils, Leur musique joue au cœur de nos places, Et leur rire épais insulte nos deuils.

Les voici, mon fils ! Parlons bas. — Écoute Leur galop qui met la rue en émoi, Et leurs sabres lourds traînant sur la route… Écoute, regarde, et puis souviens-toi !

Souviens-toi !… Vois-tu cette longue file De chariots poudreux et de voyageurs ? C'est tout un village, enfant, qui s'exile Pour ne pas manger le pain des vainqueurs.

Pauvres gens ! ils vont chercher la patrie Loin des champs aimés où fut leur maison. Regarde, et jamais que ton cœur n'oublie Ce convoi qui fuit, triste, à l'horizon.

Mets ces souvenirs en toi comme un germe. Le jour, au soleil ; la nuit, en rêvant, Nourris-en ton âme et travaille… Enferme Dans un corps de fer l'esprit d'un savant,

Afin que ton corps, comme ton courage, Soit prêt pour le jour qui doit nous venger… C'est mon legs, petit, c'est ton héritage, Le seul que nous ait laissé l'étranger.

Quand luira ce jour du réveil ?… Personne Ne peut le savoir… Mais sûr, il viendra ! Des mers de Bretagne aux forêts d'Argonne Un cri de colère alors montera…

Comme un jeune vin au fond des futailles, Tous ces souvenirs en toi gronderont, Et tu t'en iras aux grandes batailles, La sagesse au cœur et l'audace au front.

Nous ne verrons pas ce jour des revanches, Nous ; nos yeux seront depuis longtemps clos, Et depuis longtemps sur nos pierres blanches Le vent secouera l'herbe des tombeaux ;

Mais nous entendrons votre cri de guerre, Et quand, tout fumants d'un juste courroux, Vous nous vengerez, au fond de la terre Nos os dormiront d'un sommeil plus doux.

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