Maurras, je me compare à ce fils de Laërte, Ulysse, tourmenté des fureurs de la Mer, Sans cesse et si longtemps approché de sa perte Que l'éclat du laurier même lui fut amer.
Pourtant, lorsque abordé dans l'heureuse Gorcyre, Tenu pour l'un des dieux par ces bons Phéaciens, Quand le vieillard aveugle eut tiré de la lyre, Avec l'honneur des rois leurs exploits et les siens ;
Aussitôt qu'au malheur il eut cédé ses larmes, Le passé l'enivra comme un vin généreux, Car c'étaient moins alors les périls que les charmes Des philtres de Circé qui remplissaient ses yeux.
Nous aussi qui marchons dans un cercle de peines, Nous devons, ô Maurras, arrêter nos sanglots ; La douleur est souvent cette voix des Sirènes Qu'Ulysse entendit bien, mais non ses matelots.
Je n'ai point dirigé mes pas vers la contrée Où s'amasse l'horreur des fleuves de l'enfer, Empire de la Nuit et de l'Hyperborée Et dont le Phlégéthon n'échauffe pas l'hiver.
Je sais que, détournant ses yeux du sacrifice, Et vouant à l'Hadès le sang d'un bélier noir, C'est là que vint prier le magnanime Ulysse, Moins conduit par les dieux, Maurras, que par l'espoir.
Telles qu'une mouvante et matinale brume, Les ombres se pressaient, avides de parler, La tourbe et les héros qu'un même feu consume : Le désir d'être encor, fût-ce au prix du laurier !
S'il faut ouïr, Maurras, cette importune plainte, Pourquoi ferai-je aux Morts boire le sang vermeil ? Et d'un obscur destin dussé-je avoir la crainte, Cruel je n'irai point décevoir leur réveil.
Cookies on Poetry Cove