Esprit conçu des dieux tout en leur donnant l'être, Muses, sang immortel, répandez-vous en moi. Aux splendeurs que de vous mes vers feront paraître, Qui pourra s'étonner et haïr votre loi ?
Mais qu'est-ce qu'un mortel qui contre vous s'engage Exécrable qu'il est aux humains comme aux dieux, Sa vaine ambition, qui la châtierait mieux Que ses yeux aveuglés par votre vive image ?
Toujours d'un voile obscur aggravant les sommets, C'est sur le plus haut pic et le plus solitaire Que la noire nuée enfante la lumière, Lorsque roule l'orage entre ses flancs épais.
Afin que jusqu'aux nuits tout cède à votre empire, S'il suffit d'un éclat des vôtres emprunté, Les ténèbres bientôt vont elles-mêmes luire Et du rouge Orient élargir la clarté.
O qui m'emporterait de l'ardente Sicile, Muses qui l'embrassez du cercle de vos feux, Vers les roseaux de l'Hèbre aux poètes hostile, Où la tête d'Orphée a lié ses cheveux ?
C'est vous ! Pégase et toi, dont j'ai dompté la croupe, Qui, l'héritier d'un sang à l'insulte fatal, Sans la tarir jamais, résonnante à ma coupe, Y fais jaillir ton onde, ô fille du cheval !
Phébus d'un flot de pourpre inonde la prairie. Sous cet ombrage, Orphée, à la place choisie, Tandis qu'à ton appel les Muses descendront, Vers elles je pourrai lever enfin le front.
Une source est ici, de gazon couronnée : Les bienfaits du printemps y devancent l'année, La mousse en est légère et tiède sous nos pas. Mais, du peu que je suis tu ne t'offenses pas ?
Tu ne méprises point ma grossière enveloppe ? Tes chants me sont permis ? car jadis le Rhodope A vu venir vers toi ses fauves habitants, Et les dures forêts que battent les autans,
Les déesses des eaux sous leur urnes penchées, Et tout le peuple obscur des puissances cachées. Mon esprit est celui que retient prisonnier Le chêne en son écorce ou l'éternel laurier.
L'égal des Immortels moins que leur créature, Je leur dois cependant la peine que j'endure D'ignorer jusqu'aux fleurs dont j'anime le fruit, Tant un dieu met d'obstacle entre la Terre et lui.
Ah ! si je dépouillais l'apparence divine, Quel feu consumerait aussitôt ma poitrine ! Quel redoutable Amour me frapperait encor D'un arc irrésistible aux mille flèches d'or !
Me verrait-on qu'aux lieux où la gloire est donnée J'y serais sans la Parque et sans la Destinée : Et c'est trop que porter la substance des cieux Pour accorder mon cœur, ma raison et mes yeux !
Hélas ! et mes désirs sont eux-mêmes ma chaîne ; Je n'en puis délivrer ma forme toute humaine Quand la divinité fait ma seule vertu ! Vous, du moins, vous suivez d'un labeur assidu
Les cercles inégaux où le sort vous enferme : Tout est espoir pour vous, l'origine et le terme, L'heure à peine en son vol plus lente que l'amour, Et dans l'ombre des nuits les prémices du jour.
On dit que des roseaux j'ai fait chanter la tige… Et lorsque les bergers, témoins de ce prodige, Ont façonné leur lèvre aux agrestes chansons, Ils ont du même coup surpassé mes leçons.
Ma flûte, la première, eut l'art de les instruire, Mais une âme y frémit quand la vôtre y soupire, Et ce don que le ciel communique à regret, Il n'était pas en moi d'en ouvrir le secret.
Rompez-vous donc, liens qui n'êtes que poussière, Vous, flammes, dévorez cette fausse lumière : Rien ne garde en ces lieux la face de la mort ! Hérissant ses rameaux comme aux souffles du nord,
Une errante forêt près de ton front s'incline, La bête et le rocher, hôtes de la ravine, Vont à tes pieds bondir du même élan fougueux, O délire inouï qui m'emporte avec eux !
Ainsi l'arbre divin gonflait pour toi ses voiles, Quand sur la vaste mer inconnue au nocher, Assurée à tes chants mieux qu'au feu des étoiles, La nef Argo voguait vers un sable étranger.
Ainsi, du seuil d'Hadès écartant les ténèbres, Sa rigueur, à ta voix, avait déjà plié : Eurydice eût franchi deux fois les bords funèbres Si l'Amour se pouvait vaincre par la pitié !
Cependant arrachés à d'arides mamelles, Ivres d'un vin grondant dans des sèves nouvelles, Les vallons et les bois et les monts frémissants, Changeant en harmonie une inerte nature,
Un jour restitueront à la race future Tout ce qu'en eux tu mets de sublimes accents. Celui qui de ta flamme aura brûlé ses lèvres, Pasteur de sombres boucs, de taureaux ou de chèvres,
Un jour ici s'arrêtera : Ses doigts se courberont sur la lyre sonore, Et semblable au granit en qui vibre l'aurore, C'est la tienne qui répondra!…
De la splendeur nocturne as-tu fait ton étude ? As-tu jamais compté Ces astres fulgurants, et dont la multitude Est la moindre beauté ?
Qu'ont mesuré tes yeux qui puisse de ces voiles Trouer la profondeur, Mais surtout de ce ciel, océan des étoiles, Qu'a mesuré ton cœur ?
Oui, l'ombre t'épouvante, et tandis que tu trembles S'élancent tour à tour, Sur les ondes du feu, toi, Pollux qui ressembles L'éclat d'un nouveau jour ;
Et toi, qui me parais vêtir encor tes armes, Et qui n'as différé De le suivre à l'Hadès qu'afin que, par tes larmes, Ton frère fût pleuré…
Orageuse Lemnos, ô terre dévorée D'insatiables feux, L'amour devait aussi pousser sur tes flots bleus Argo, la nef dorée…
Oui, l'ombre t'épouvante, et tandis que tu trembles S'élancent tour à tour, Sur les ondes du feu, toi, Pollux qui ressembles L'éclat d'un nouveau jour ;
Et toi, qui me parais vêtir encor tes armes, Et qui n'as différé De le suivre à l'Hadès qu'afin que, par tes larmes, Ton frère fût pleuré…
Orageuse Lemnos, ô terre dévorée D'insatiables feux, L'amour devait aussi pousser sur tes flots bleus Argo, la nef dorée…
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