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1887

HYMNE POUR LA JOIE

Raymond TAILHÈDE

L'hymne qu'à mon esprit communique ma lyre, C'est un astre naissant qui, surpris de son feu, Chargé de flèches d'or, ignore s'il les tire Sur un mortel ou sur un dieu.

Immortel ou mortel, sur tous je le renomme : La louange en ma voix n'est jamais un bruit vain. Mais l'appeler un dieu quand il peut être un homme, N'est-ce pas de lui-même ôter le plus divin ?

S'il lui plaît de devoir à l'humaine nature La beauté d'une vie arrachée au Néant ; Si, pareil au marin, quand siffle en sa mâture L'orage, qui lui fait mieux aimer l'océan,

Son front s'est éclairé du choc même de l'ombre, Plus que dans son Olympe, en un ciel azuré, Un dieu, riche d'autels dont nul ne sait le nombre, Si ce n'est qu'un mortel, je le célébrerai.

Un mortel recouvert d'opprobre et de ténèbre, Que l'obscurité même a rendu lumineux ; Un mortel pour lequel mourir n'est plus funèbre, Tellement l'Univers s'est plongé dans ses yeux ;

Un mortel, le plus vil et le plus misérable, N'ayant que sur le ciel mesuré sa grandeur, Et qui, chassant de lui la poussière et le sable, A quelquefois vêtu la divine splendeur.

Celui qui dans le champ pythien ose descendre, Certain d'y conquérir l'inaltérable prix, Peut-il rougir jamais de faire avec la cendre Une parure amère à ses membres meurtris ?

Il n'appréhende pas au terme de la lutte Le désaveu d'un cœur plus hardi que son bras ; C'est pour lui que déjà l'on module la flûte, Et la lyre, qu'il aime, accompagne ses pas ;

L'éclatante victoire ennoblit sa demeure, Les murs de la cité s'écroulent devant lui ; Son père vieillissant goûte, avant qu'il ne meure, La chaleur d'un soleil qui n'avaitTjamais lui.

Quelle vigne mûrit tes grappes enivrantes, O Joie ? et de quel miel se compose ton fruit ? Pareille aussi, parfois, à ces torches errantes, Que de craintives mains agitent dans la nuit…

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