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1887

ÉPIPHANIE

Raymond TAILHÈDE

Dans l'ombre d'un palais de Belle-au-Bois-dormant, Dans un pays lointain, dans un songe peut-être, N'ai-je pas entendu, n'ai-je pas vu paraître Celle que notre cœur poursuit incessamment,

L'éternelle Chimère, Impératrice et Reine, Et ce monstre menteur, effroi des rochers bleus, La Sirène, et Méduse aux cheveux fabuleux, L'invisible Eurydice et l'impossible Hélène ?

D'une voix qui caresse, et qui brûle, et qui mord, Comme un soir enivré de sa brise embaumée, Comme une nuit d'été, d'éclairs illuminée, Comme un appel brutal des trompettes de mort,

D'une voix, semble-t-il, dont l'abeille d'Athènes A composé le miel et la foudre le feu, Tandis qu'Elle chantait, — en quel temps, en quel lieu ? Le même chant passait de ses lèvres aux miennes.

« Le fils d'un roi barbare est venu du désert Avec l'encens, la myrrhe et l'or des anciens Mages ; L'étoile, par l'azur fauve des cieux sauvages, A flamboyé sur moi dans une nuit d'hiver.

Et le prince a conduit la blanche caravane Vers le palais du Rêve, au pays merveilleux Où pleure la chanson d'amour des oiseaux bleus, Si pure qu'à ce chant la fleur du lys se fane.

Plus beau que la lumière au ciel oriental, Il est venu m'offrir l'or et les aromates, Et son cœur précieux comme un collier d'agates, Ses baisers parfumés et ses yeux de cristal. »

« Au temps des soirs de pourpre et des soirs d'émeraude, Je dormais caressé des ombres de velours ; Les sorciers attiraient la lune au fond des cours, Dans les bassins où sa pâleur miroite et rôde.

Ils priaient lentement et sans faire de bruit , En lui disant de s'arrêter longtemps encore, Afin que mon sommeil soit plus doux que l'aurore, Et plus profond que les silences de la nuit .

Et je t'ai vue alors ; j'ai vu dans Babylone La splendeur de ton nom, la gloire de ton corps, La lumière de ta beauté dans ces décors De songe, avec tous les soleils de ta couronne.

J'ai vu ta chair fleurie, âme de mon désir, Tes cheveux bruns, ta bouche attirante et câline, Et tes bras nus, et la candeur de ta poitrine Où tes amants charmés se penchent pour mourir …

Ton palais éclatait au centre de l'Asie Avec l'orgueil de tes victoires, et les rois Prosternés sur le seuil, regardaient tes yeux froids Devant lesquels toute la terre s'extasie.

A travers la Lybie et l'Égypte et la mer Je suis venu : dis-moi cet amour que j'ignore, L'amour que j'ai senti quand le ciel vit éclore L'étoile qui brûlait dans une nuit d'hiver. »

« Ainsi parla le Souverain des Pierreries, Le jeune homme portant le sceptre impérial. La lune enveloppait d'un reflet virginal Les collines et l'ombre verte des prairies ;

Le soir semblait grandir les étendards flottants ; Le palais allumait ses feux de perles creuses ; Les peuples qui venaient des Terres Ténébreuses Devant cette clarté m'adorèrent longtemps.

Un cri d'immense amour gonflait mille poitrines ; Mes mains, glissant dans l'air comme un vol de ramiers, Ainsi qu'une ambroisie épandaient par milliers Les rêves, messagers des paroles divines,

Ceux qui versent l'oubli, ceux qui brisent les fers, Celui par qui l'on meurt et pour qui l'on veut vivre, Et ce rêve immortel qui prend l'homme et l'enivre De la possession du total Univers.

Et le prince a connu le secret de ces choses, Buvant à cette coupe, au vin puissant et pur, Qu'avec ses orbes d'or érige vers l'azur L'horizon couronné du feu vivant des roses. »

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