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1891

Prospero's Island

Laurent TAILHADE

L'âme des fleurs lente et subtile S'exhale sous la lune pâle, Dans le parc bleuâtre où rutile La rosée en gouttes d'opale.

Sur l'eau des vasques séculaires, Les nénufars semblent des jonques Où la Willis, par les nuits claires, Chante au soupir voilé des conques ;

Au temps où la Fée amoureuse S'en vient en la nappe dormante Baigner ses flancs de tubéreuse À travers les bouquets de menthe.

C'est le jardin des songes mièvres Assoupis au vol des phalènes ; C'est le jardin où, sur les lèvres, Passe comme un frisson d'haleines.

Et quand les harpes du silence Ont mis d'accord tous leurs murmures, Immatérielle, s'élance Une voix d'or, sous les ramures.

Aveux d'amours inavouées, Lamento des Lyres, paresses Des chevelures dénouées ; Torpeur divine des caresses ;

La voix, la voix d'or qui s'élève Suscite, ainsi qu'un Zodiaque, Sur le décor fané du rêve L'image paradisiaque.

Dans le bleu des tonnelles rases, Pelouses qu'ennoblit l'acanthe, Et sur vos fraîches chrysoprases Glisse l'intangible bacchante.

Voici fleurir, fleurir des roses Vertes, noires, couleur de flammes, Pour assoupir nos cœurs moroses, Pour dorloter nos pauvres âmes.

Et des roses ensorcelées, Captieuse, meurt la fragrance : L'on dirait, au fond des allées, Un musc lointain, exquis et rance.

Le vin d'amour, l'or et le jade, Et la gloire, et la fleur du saule Durent si peu ! Le vent maussade Sur les tombes grises miaule,

Mais les bonnes chansons demeurent Et clémentes sont les tempêtes Aux saintes Roses qui ne meurent Jamais sur le front des poètes.

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