J'ai rencontré les cygnes blancs
Qui, leurs grandes ailes tendues,
Allongeaient vers les étendues
Leurs cous nobles et nonchalants,
— Leurs cous pareils aux bras tremblants,
Dont les caresses sont perdues.
Leur vol égal et fraternel
Battait lourdement l'air qui passe ;
Moroses, ils fendaient l'espace
Où palpite un flux éternel,
— Et leur cortège solennel
Fuyait sans y creuser de trace.
— Changez d'azur, doux exilés !
Désertez à jamais la terre.
Mais qui vous rendra le mystère
Des lacs par la nuit étoilés ?
Frères, je vais où vous allez :
Emportez mon cœur solitaire !
Un souffle amer nous a meurtris
Et sa grande aile est déchirée :
Celle qui me fut adorée
Loin d'elle a chassé mes esprits.
— C'est elle qui nous a proscrits,
Répondit la troupe sacrée.
Nos honneurs sont ensevelis :
Nous étions la blancheur ailée
Dont, un jour, s'était envolée
L'auréole des fronts pâlis !
— Nous étions la blancheur des lis
Et de la neige immaculée.
Mais devant son corps enchanté
Nos clartés sont des ombres vaines :
L'azur frémissant de ses veines
Court au bord de son front lacté.
— Elle est l'immortelle Beauté
Faite des choses souveraines.
Devant la grâce de ses traits
Toutes grâces sont défendues.
— Fuyez seuls vers les étendues,
Doux oiseaux, et mourez après ;
Car à ses pieds je volerais
Si des ailes m'étaient rendues !