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1882

LA PLAINTE DE SAPHO

Armand SILVESTRE

Celui qui passait triomphant Debout dans sa grâce farouche, Sous l'or de ses cheveux d'enfant Dont le flot attirait ma bouche,

Celui dont la feinte douceur M'atteignit de blessures telles, C'était Phaon le beau chasseur Dont les flèches étaient mortelles !

Comme Phœbus, l'archer des cieux Dont nul ne fuit la flèche sainte, Il passait, lent et gracieux, Le front couronné d'hyacinthe.

Vainqueur, il traînait sur ses pas Mon âme par lui déchirée, Et mon sang qu'il ne comptait pas Empourprait sa route sacrée !

Pareil au feu de l'Orient Qui monte des bords de la plaine, Il s'était levé, souriant, Dans le ciel d'or de Mitylène.

O jour pour moi sans lendemain ! De mes yeux cachant la brûlure, Aveugle, j'ai pris son chemin Aux parfums de sa chevelure !

Mon cœur ne s'est pas révolté Contre la loi qui porte en elle Que de l'éternelle Beauté Vienne la torture éternelle.

Toi qui fis descendre aux enfers Mon âme à ton charme asservie, Phaon, les maux que j'ai soufferts Je les pleure et je les envie.

Car je ne le reverrai plus, O fils rayonnant d'une aurore, Et, plus que jamais superflus, Mes cris t'appelleraient encore !

Aux astres déclinants pareil Dont la nuit seule sait le nombre, Tu descendis au flot vermeil Où ma plainte évoque ton ombre.

Mer aux abîmes infinis, Ainsi qu'autrefois Cythérée, Je pleure un nouvel Adonis Le long de ta route sacrée.

Ton bruit doucement obsesseur Emporte, en la berçant, ma plainte — Car il est mort, le beau chasseur Au front couronné d'hyacinthe !

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