Skip to content
1870

L'Inquiétude des Momies

Armand SILVESTRE

Plus haut que le vol des ibis Et la pointe des granits roses, Et les pyramides moroses, Et le vieux temple d'Anubis,

Des âmes rêvent, endormies : Les âmes d'hommes anciens Qui furent les Égyptiens Et ne sont plus que les momies.

— Elles rêvent, — et doucement, Sur le sistre étoile des nues, Modulent des chansons connues Du peuple des morts seulement.

C'est une musique sans nom Pareille à celle que l'argile — Dès qu'aux cieux montait l'aube agile, — Chantait aux lèvres de Memnon :

« Quand les jours seront révolus, Revêtirons-nous la jeunesse ? — Ils sont si lents qu'on ne sait plus S'il est assuré qu'on renaisse.

« Vêtus comme des chrysalides Et cachés au fond des tombeaux, Sous leurs bandelettes solides Nos corps restent fermes et beaux.

« Mais si le temps vient de l'oubli, Pourrons-nous bien les reconnaître ? — Pour être mieux enseveli, En est-on plus sûr de renaître ?

« Sans doute les portes sacrées, Les cent portes d'or de Memphis Depuis longtemps sont demeurées Ouvertes sur nos derniers fils,

« Et des reptiles sont venus Qui, sous leurs armures squameuses, Ont fait glisser leurs ventres nus Tout le long de ses tours fameuses ;

« Des crocodiles faméliques Qui, sur la pierre las d'errer, Auront englouti les reliques Où nos souffles devaient rentrer !

« Faudra-t-il, pour reconquérir Le terrestre habit de nos âmes, A notre tour faisant mourir, Fouiller des sépulcres infâmes ?

« Mieux vaut, loin du fleuve et des îles, A travers les sables brûlés Fuir et, pour suprêmes asiles, Chercher des corps inviolés ;

« Et, dans les mêmes nœuds charnels S'il nous faut, deux à deux, descendre, Unir deux souffles fraternels Pour échauffer la même cendre.

« Car des voluptés réveillées Les saints pouvoirs se doubleront Quand deux âmes appareillées Dans un même corps s'aimeront.

« Pour nous le réveil peut venir : Prêts aux divines fantaisies, Au doux pays du souvenir Nos sœurs par nous seront choisies,

« Pour qu'il se fasse vérité Le rêve qu'on rêvait ensemble De deux chairs qu'un baiser rassemble Et confond pour l'éternité !

« Quand les temps seront révolus, Revêtirons-nous la jeunesse ? — Ils sont si lents qu'on ne sait plus S'il est assuré qu'on renaisse. »

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
L'Inquiétude des Momies · Armand SILVESTRE · Poetry Cove