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1893

PROMENADE A L'ÉTANG

Albert SAMAIN

Le calme des jardins profonds s'idéalise. L'âme du soir s'annonce à la tour de l'église ; Écoute, l'heure est bleue et le ciel s'angélise. A voir ce lac mystique où l'azur s'est fondu,

Dirait-on pas, ma sœur, qu'un grand cœur éperdu En longs ruisseaux d'amour, là-haut, s'est répandu ? L'ombre lente a noyé la vallée indistincte. La cloche, au loin, note par note, s'est éteinte,

Emportant comme l'âme frêle d'une sainte. L'heure est à nous ; voici que, d'instant en instant, Sur les bois violets au mystère invitant Le grand manteau de la Solitude s'étend.

L'étang moiré d'argent, sous la ramure brune, Comme un cœur affligé que le jour importune. Rêve à l'ascension suave de la lune… Je veux, enveloppé de tes yeux caressants,

Je veux cueillir, parmi les roseaux frémissants, La grise fleur des crépuscules pâlissants. Je veux au bord de l'eau pensive, ô bien-aimée, A ta lèvre d'amour et d'ombre parfumée

Boire un peu de ton âme, à tout soleil fermée. Les ténèbres sont comme un lourd tapis soyeux. Et nos deux cœurs, l'un près de l'autre, parlent mieux Dans un enchantement d'amour silencieux.

Comme pour saluer les étoiles premières, Nos voix de confidence, au calme des clairières, Montent, pures dans l'ombre, ainsi que des prières. Et je baise ta chair angélique aux paupières.

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