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1893

CHANSON VIOLETTE

Albert SAMAIN

Et ce soir-là, je ne sais, Ma douce, à quoi tu pensais, Toute triste, Et voilée en ta pâleur

Au bord de l'étang couleur D'améthyste. Tes yeux ne me voyaient point ; Ils étaient enfuis loin, loin

De la terre ; Et je sentais, malgré toi, Que tu marchais près de moi, Solitaire.

Le bois était triste aussi, Et du feuillage obscurci. Goutte à goutte, La tristesse de la nuit,

Dans nos cœurs noyés d'ennui, Tombait toute… Dans la brume un cor sonna ; Ton âme alors frissonna.

Et, sans crise, Ton cœur défaillit, mourant. Comme un flacon odorant Qui se brise.

Et, lentement, de tes yeux De grands pleurs silencieux, Taciturnes, Tombèrent comme le flot

Qui tombe, éternel sanglot. Dans les urnes. Nous revînmes à pas lents. Les crapauds chantaient, dolents,

Sous l'eau morte ; Et j'avais le cœur en deuil. En t' embrassant sur le seuil De ta porte.

Depuis, je n'ai point cherché Le secret encor caché De ta peine… Il est des soirs de rancœur

Où la fontaine du cœur Est si pleine ! Fleur sauvage entre les fleurs, Va, garde au fond de tes pleurs

Ton mystère ; Il faut au lis de l'amour L'eau des yeux pour vivre un jour Sur la terre.

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