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1890

SÆVA MATER AMORUM

Camille SAINT-SAËNS

Tu m’as persécuté toujours dans ta colère ; Tu n’as pas pardonné, Ô Vénus ! qu’au grand art, à l’étude sévère Mon cœur se fût donné ;

Et tu m’as mis au flanc la chimère éternelle De l’Idéal rêvé : L’amour pur comme l’eau des lacs, profond comme elle, Que je n’ai pas trouvé.

Qui sait ? pour vivre heureux dans les bras de la femme Et protégé par toi, Fille des flots amers ! peut-être au fond de l’âme Faut-il avoir la foi,

Ne pas chercher un cœur pareil au sien, qui batte Toujours à l’unisson, Se contenter de la poupée, et quand on gratte Rire en voyant le son :

Croire quand même, alors que l’effronté mensonge Vient nous crever les yeux, Prendre pour vérité ce qui n’est qu’un vain songe Et l’enfer pour les cieux ;

Oublier tout, ne voir que la femme en ce monde, Se coucher sur le seuil Et sous un pied vainqueur jusqu’en la boue immonde Abattre son orgueil.

L’homme, ô Vénus ! peut-il dans ton culte perfide Trouver le vrai bonheur, S’il doit sacrifier sur ton autel avide Ce qui fait sa grandeur ?

Qu’il soit maudit, l’autel dont la flamme dévore Et la science et l’art, Qui bannit la pensée et du cœur qui l’adore Veut le sang pour sa part !

Déesse sans pitié, charmerais-tu le monde Pour le déshériter ? Mère de la beauté, tu dois être féconde Ou ne pas exister.

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