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1890

PRÉLUDE

Camille SAINT-SAËNS

Te souviens-tu de la tonnelle Où nous déjeunâmes si bien ? De l’étincelante prunelle De la servante, et de son chien ?

De l’omelette savoureuse ? De notre langage indiscret ? De la route au soleil poudreuse Et des chênes de la forêt ?

En déjeunant, la Poésie Fut le thème de nos discours, Et le goût de cette ambroisie À ma lèvre est resté toujours.

Pourquoi ? je ne saurais le dire, Mais c’est un fait ; pour mon malheur, Je souffre à présent le martyre Qui s’attache au flanc du rimeur.

Je suis prisonnier de la Lyre ; Apollon s’est fait mon geôlier. Si rien ne calme ce délire Je deviendrai fou à lier !

C’est toi, méchant petit gavroche, Qui m’as fait ce cadeau fatal ! Ah ! que n’es-tu sur une roche Resté dans ton pays natal

Où l’huile vierge mais épaisse, L’ayoli prompt à revenir, La brandade et la bouillabaisse Auraient bien dû te retenir !

Mais non ! c’est trop d’ingratitude ! Pardonne à mon esprit pervers. Entre nous, c’est la solitude Qui m’a mis la tête à l’envers.

Tu ne seras pas responsable Si mes vers me sont reprochés ; C’est moi seul qui suis le coupable Et je t’absous de mes péchés.

Ou plutôt je te remercie : Tu m’as ouvert un coin des cieux. Sache-le bien : la Poésie Est ce qui console le mieux.

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