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1890

MODESTIE

Camille SAINT-SAËNS

Plus d’un croit à sa victoire, N’étant pas très érudit ; À qui connaît mieux l’Histoire Tout orgueil est interdit.

Tu pensais, triste éphémère, Atteindre au comble de l’art ! Poète, regarde Homère ! Ou, musicien, Mozart !

À tous ces géants énormes Que nous montre le passé Compare tes maigres formes, Ô lutteur bientôt lassé !

Des forces de la Nature Ils ont la fécondité ; Ils ont la haute stature, La surhumaine beauté

De ces montagnes sublimes Qui sans effort à nos yeux Montrent des fleurs, des abîmes, Et la neige dans les cieux.

Si nous écrivons trois lignes, L’Univers tout étonné Est averti par des signes Qu’un chef-d’œuvre nous est né.

Étourdi par le tapage, L’Univers est en arrêt. Le temps souffle sur la page : Le chef-d’œuvre disparaît.

On encense des idoles Avec les genoux pliés ; Ceux dont on boit les paroles Demain seront oubliés.

Ne va pas, toi qui m’écoutes En prenant des airs narquois, T’aventurer dans des joûtes Avec les grands d’autrefois !

Tu te verrais, pauvre athlète, Aussi faible qu’un enfant Qui prendrait une arbalète Pour combattre un éléphant.

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