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1890

MEA CULPA

Camille SAINT-SAËNS

Meâ culpâ ! je m’accuse De n’être point décadent. Dans les fruits trop verts, ma Muse N’ose pas mettre la dent.

Les gambades périlleuses Ne sont pas de mon ressort : Ces gaîtés sont dangereuses Pour qui n’est pas assez fort.

La témérité m’enchante Chez les jeunes imprudents ; Mais tranquillement je chante, Laissant passer les ardents.

Ils vont, rompant tous les câbles, Franchissant tous les fossés, Truffant d’étranges vocables Les hémistiches cassés,

Et composent des salades De couleurs avec des sons, À faire tomber malades Les strophes et les chansons.

Du diable si je m’y frotte ! Tout ça n’est pas pour mon nez ; On m’enverrait à la hotte Avec les journaux mort-nés.

Je deviendrais vite aphone, Si j’allais en étourdi M’égosiller comme un Faune Fêtant son après-midi.

Laissons tous ces jeux d’adresse À l’érudit, au savant. Ce qui siérait à l’Altesse Ne vaut rien pour le manant.

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