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1890

LE PAYS MERVEILLEUX

Camille SAINT-SAËNS

Lorsqu’on a cheminé bien longtemps dans la plaine. Que les pieds sont lassés du chemin parcouru, On voit surgir au loin, vision surhumaine, Le mont géant. Il est brusquement apparu,

Enveloppé d’azur et baigné de lumière ; Plus haut que la nuée aux contours éclatants Il élève sa cime ; on dirait qu’à la Terre Il est extérieur : ses pics étincelants

Se dressent radieux dans un monde de gloire ; C’est le pays rêvé, c’est l’Olympe des Dieux Qui boivent le nectar sur des trônes d’ivoire, C’est l’Idéal ! montons, allons vivre en ces lieux

Enchantés ! gravissons la montagne, courage ! Encor ! montons encor ! toujours ! élevons-nous Au-dessus des forêts, au-dessus de l’orage Qui pour nous arrêter roule d’effrayants coups

De tonnerre, et soufflant ses bruyantes rafales Brise et disperse au loin les branches des sapins ; Là-haut plus de tempête, et plus de brouillards pâles Qui voilent le soleil ! les vigoureux alpins

Bravant sans hésiter fatigues et vertiges Auront pour récompense un séjour merveilleux Interdit à jamais aux faibles ; des prodiges Attendent le regard de ces audacieux

Qui méprisent le sol où rampent les timides. En route vers les cieux, loin des plaines humides, En avant ! — Mais le roc a déjà remplacé

La terre verdoyante et les pentes fleuries ; Malgré l’ardent soleil, c’est un souffle glacé Qui tombe sur nos fronts ; nos mains endolories S’écorchent au contact de la muraille à pic

Qu’il faut escalader au risque de la chute. Plus un être vivant : le scorpion, l’aspic, Habitants des déserts, abandonnent la lutte Avec une nature implacable. Voici

La neige immaculée, et voici dans la glace Perfide qui se fend, s’entr’ouvre, et sans merci Nous engloutit, l’affreux piège de la crevasse. Enfin l’air manque, et l’on respire avec effort…

Le pays merveilleux est celui de la mort. Et c’est la plaine alors, la plaine dédaignée, Déroulant à nos pieds des tableaux inconnus, Qui dans l’azur et dans la lumière baignée

Oppose sa richesse aux rochers froids et nus. La vie à sa surface est partout répandue : Confondant sa limite avec celle du ciel, L’œil ne peut mesurer son immense étendue…

Ô mirage qui fais d’un calice de fiel La coupe dont l’éclat fascinant nous attire, Tu nous trompes toujours ! l’inassouvissement De l’âme des humains est l’éternel martyre,

Et de leur fol orgueil l’éternel châtiment.

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