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1890

LE CHÊNE

Camille SAINT-SAËNS

Le chêne a-t-il grandi ? tient-il bien sa promesse, Ami des anciens jours ? Et ce que tu disais de lui dans sa jeunesse, Le penses-tu toujours ?

Oui, c’était bien un chêne, et d’une fleur de serre Il n’a pas l’agrément ; Son écorce est rugueuse et sombre : en pleine terre Il a crû lentement.

Sa racine a senti bien souvent de la roche Le contact détesté ; Mais elle la contourne et sur elle s’accroche Avec ténacité.

Sa tête sans orgueil dépasse à peine l’herbe. Qui durera verra ! L’herbe sera fauchée, et la cime superbe Longtemps s’élèvera.

L’arbuste pousse vite et son riche feuillage A bientôt recouvert Le jeune arbre sans grâce et sans fleurs, qu’un même âge Fait moins fort et moins vert.

Sois patient ! le Temps qui sans pitié ravage Et la tige et la fleur De l’arbuste, saura du vieux chêne sauvage Consacrer la valeur ;

Ses branches se tordant ainsi que des reptiles Croîtront dans l’avenir, Quand on aura perdu des plantes inutiles Même le souvenir.

À toi merci, prophète aux strophes téméraires, Pour avoir deviné Que le frêle arbrisseau, battu des vents contraires, Était prédestiné !

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