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1890

À M. JACQUES D***

Camille SAINT-SAËNS

Jeune homme heureux à qui tout sourit dans la vie, Garde bien ton bonheur ! Tu n’as jamais connu la haine ni l’envie ; La paix est dans ton cœur.

Ta mère n’est plus là : mais ton père est un frère Et ta femme est un ciel ; La coupe qui souvent n’a qu’une lie amère Pour toi n’a que du miel.

Peut-être voudrais-tu guerroyer dans l’armée Des conquérants de l’Art, Et qu’un jour t’acclamant, pour toi la Renommée Déployât l’étendard.

Imprudent ! fuis la route où son clairon résonne ! Elle mène à l’enfer. Si la déesse au front nous met une couronne, La couronne est de fer.

Tu connaîtras, hélas ! si ton char met sa roue Dans ce chemin glissant, L’ornière qui se creuse, et le froid sur ta joue De l’Aquilon puissant !

Tu connaîtras les yeux menteurs, l’hypocrisie Des serrements de mains, Le masque d’amitié cachant la jalousie ; Les pâles lendemains

De ces jours de triomphe où le troupeau vulgaire Qui pèse au même poids L’histrion ridicule et le génie austère Vous met sur le pavois !

La Gloire est infidèle et c’est une maîtresse Plus âpre que la mort. Quand on a le bonheur, à quoi bon cette ivresse ? Crains de tenter le Sort !

Je sais qu’on avertit en vain ceux que dévore La soif de l’inconnu. Si le soir est trompeur, souviens-toi qu’à l’aurore Je t’avais prévenu.

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