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1890

À M. GABRIEL FAURÉ

Camille SAINT-SAËNS

Ah ! tu veux échapper à mes vers, misérable ! Tu crois les éviter. Ils sont comme la pluie : il n’est ni Dieu ni Diable Qui les puisse arrêter.

Ils iront te trouver, franchissant les provinces Et les départements, Ainsi que l’hirondelle avec ses ailes minces Bravant les éléments.

Si tu fermes ta porte, alors par la fenêtre Ils te viendront encor, Étincelants, cruels, comme de la Pharètre Sortent des flèches d’or ;

Et tu seras criblé de rimes acérées Pénétrant jusqu’au cœur ; Et tu pousseras des clameurs désespérées Sans calmer leur fureur.

Pour te défendre, Aulète à l’oreille rebelle, Tu brandiras en vain Du dieu Pan qui t’a fait l’existence si belle La flûte dans ta main.

Elle rend sous ta lèvre experte et charmeresse Un son voluptueux Qui nous donne parfois l’inquiétante ivresse D’un parfum vénéneux ;

Des accords savoureux, inouïs, téméraires, Semant un vague effroi, Apportant un écho des surhumaines sphères, Inconnus avant toi.

Mais l’essaim de mes vers, tourbillonnant, farouche, Sur elle s’abattra, Obstruant les tuyaux ; le sens deviendra louche Des sons qu’elle émettra ;

Puis, jouet inutile entre tes mains d’athlète, La flûte se taira. Ô vengeance terrible et dont l’ingrat poète Le premier gémira !

Car, pour lui, le retour de la rose ingénue Après l’hiver méchant, Après un jour brûlant la fraîcheur revenue Ne valent pas ton chant !

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