A l'heure où l'invisible orchestre des cigales N'exerce pas encor ses petites cymbales, Quand l'horizon est rose et vert, de bon matin, Par les sentiers pierreux de la blanche colline,
En jouant un vieil air lentement s'achemine Le tambourineur, beau comme un pâtre latin. Sous les pins parasols d'où pleuvent les aiguilles Qui rendent les sentiers glissants, il fait des trilles
Sur le fin gaboulet, comme un merle siffleur. Sa longue caisse aux flots de rubans verts ballante. Il s'en va pour donner une aubade galante A la belle qui l'a choisi pour cajoleur.
Il souffle dans son fifre un air très gai de danse, Pendant qu'il frappe avec la baguette, en cadence, La peau du tambourin qui ronfle sourdement. Le petit galoubet d'ivoire rossignole,
Et le tambourin, suit l'alerte, farandole D'un monotone, un peu triste, accompagnement. Tambourineur d'Amour, comme je te ressemble ! Je vais jouant du triste et du gai tout ensemble :
Le tambourin sonore et grave, c'est mon cœur, Rien plus lourd à porter, va, que ta caisse lourde ! Mais, toujours, cependant qu'il fait sa plainte sourde, Sifflote mon esprit, ce galoubet moqueur !
L'étang, dont le soleil chauffe la somnolence, Est fleuri ce matin de beaux nénuphars blancs. Les uns, sortis de l'eau, semblent offrir, tremblants. Leur assiette de Chine où de l'or se balance.
D'autres n'ont pu fleurir, mais purent émerger, Et, pointe autour de quoi l'onde en cercles se plisse, Leur gros bouton bronzé qui commence à nager Est une cassolette avant d'être un calice.
D'autres, encor plus loin du moment de surgir, Promesse de boutons par l'eau glauque couverte, Se bercent d'un remous sous l'ample feuille verte Qu'on voit, comme un plateau de laque, s'élargir.
Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente. Il en est d'achevés que leur tige me tend, Complètement éclos, comme, sur cet étang, Les nénuphars berçant leur soucoupe indolente.
D'autres n'ont encor pu qu'atteindre le niveau… Et ce sont eux surtout que, poète, on caresse, Qu'on laisse à fleur d'esprit flotter avec paresse, Comme les nénuphars qui pointent à fleur d'eau.
Mais je sens la poussée en moi, vivace et sourde, D'autres pensers germes mystérieusement, Qui montent en secret vers leur achèvement, Comme les nénuphars qui dorment sous l'eau lourde.
En Mai, quand les brises roucoulent, Quand fleurissent toutes les fleurs, Les papillons sont grands buveurs : Les petits papillons se soûlent.
Souvent, au crépuscule gris, A l'heure où le couchant se clore, On en voit balocher encore : C'est tout simplement qu'ils sont gris.
Le regard les suit et s'étonne De les voir, dans le jour tombant, S'en aller d'un vol titubant, D'un vol qui zigzague et festonne.
Les pauvrets se sont attardés A boire dans toutes les roses ; Pour chasser les ennuis moroses Ils se sont un peu pochardés.
Au sortir de leur chrysalide Faisant dehors leurs premiers pas, Pour les parfums n'avaient-il pas Encor la tête assez solide ?
Avaient-ils des chagrins d'amour, Ces papillons ? Voulaient-ils boire Pour se consoler d'un déboire ? Mon Dieu, ça se voit chaque jour !
Ou par des amis en goguette Se laissèrent-ils emmener De fleur en fleur biberonner, Comme de guinguette en guinguette ?
Eux, les élégants papillons, Si corrects près des marguerites, Ils sont, en regagnant leurs gîtes, Dépoudrés de leurs vermillons !
Et gris à rouler sous les roses, Lorsqu'il leur faut rentrer chez eux, Ils s'en reviennent deux par deux… Et voilà qu'ils disent des choses !…
Ils se détaillent leurs amours, Se vantent de leurs prétentaines, Mettent de travers leurs antennes, S'attendrissent, font des discours ;
Eux, les doux frôleurs de corolles, Les petits Platons de l'air pur, Amis des lys et de l'azur, Ils racontent des gaudrioles !
Quand les nectars et les rayons Ont troublé leur âme sensible, Il n'y a rien de plus terrible Que l'ivresse des papillons !
Dons Juans récitant leurs listes, Ils révèlent soudain aux fleurs Quelles âmes d'écornifleurs Ils cachaient, ces idéalistes !
Battant des ailes de pastel, Chacun, avant la nuit, aspire Un dernier lys avec sa spire, Ainsi que l'on hume un cocktail !
Les roses ayant une essence Qui grise mieux que le trois-six, Ce qu'au buisson dit le Tircis Est de la plus rare indécence.
Les Machaons sont déchaînés. Et les hautaines Atalantes Ne fuient qu'avec des ailes lentes Qui semblent leur dire : « Venez ! »
Le Mars, gai comme un soir de solde, Dit au Tabac d'Espagne : « Ohé ! » Le Daphnis change de Chloé. Le Tristan se trompe d'Ysolde.
A demain matin les pardons ! Il faudra qu'on s'y reconnaisse. Mais, ce soir, plus d'une Vanesse Pour les phlox trahit les chardons.
Un obscur papillon d'avoine Tutoie un lilas de jardin. Le papillon du chou, soudain, Appelle : « Mon chou ! » la pivoine.
Le désordre règne. Il n'y a Plus de lois ni de protocoles» L'Argus parle argot. « Tu me colles ! » Dit l'Argynne au pétunia.
Le Demi-Deuil n'est plus sévère. Et : « Ma primevère n'est pas Grande », dit le Sylvain tout bas, « Mais je bois dans ma primevère ! »
Le soleil hume la rosée Qui s'évapore lentement. Vers lui, dans le matin charmant, Elle monte, vaporisée,
L'aurore fait le firmament D'une teinte exquise et rosée. Le soleil hume la rosée Qui s'évapore lentement.
Sur chaque brin d'herbe est posée Une goutte arc-en-cielisée De plus de feux qu'un diamant… Et, comme il en est très gourmand,
Le soleil hume la rosée. Le jour s'annonce à l'Orient De pourpre se coloriant ; Le doigt du matin souriant
Ouvre : les roses ; Et sous la garde d'un gamin Qui tient une gaule à la main, On voit passer sur le chemin
Les cochons roses, Lé rose rare au ton charmant Qu'à l'horizon, en ce moment, Là-bas, au fond du firmament,
On voit s'étendre, Ne réjouit pas tant les yeux, N'est pas si frais et si joyeux Que celui des cochons soyeux
D'un rose tendre. Le zéphyr, ce doux maraudeur, Porte plus d'un parfum rôdeur, Et, dans la matinale odeur
Des églantines, Les petits cochons transportés Ont d'exquises vivacités Et d'insouciantes gaîtés
Presque enfantines. Heureux, poussant de petits cris, Ils vont par les sentiers fleuris, Et ce sont des jeux et des ris
Remplis de grâces ; Ils vont, et tous ces corps charnus Sont si roses qu'ils semblent nus, Comme ceux d'amours ingénus
Aux formes grasses. Des points noirs dans ce rose clair Semblant des truffes dans leur chair Leur donnent vaguement un air
De galantine, Et leur petit trottinement A cette graisse, incessamment, Communique un tremblotement
De gélatine. Le long du ruisseau floflottant Ils suivent, tout en ronflotant, La blouse au large dos flottant
De toile bleue ; Ils trottent, les petits cochons, Les gorets gras et folichons Remuant les tire-bouchons
Que fait leur queue. Et quand les champs sans papillons Exhaleront de leurs sillons Les plaintes douces des grillons
Toujours pareilles, Les cochons, rentrant au bercail, Défileront sous le portail, Agitant le double éventail
De leurs oreilles. Puis, quand, là-bas, à l'Occident, Croulera le soleil ardent, A l'heure où le soir descendant
Touche les roses, Paisiblement couchés en rond, Près de l'auge peinte en marron, Bien repus, ils s'endormiront,
Les cochons roses… C'est un petit chat noir, effronté comme un page. Je le laisse jouer sur ma table, souvent. Quelquefois il s'assied sans faire de tapage ;
On dirait un joli presse-papier vivant. Rien de lui, pas un poil de sa toison ne bouge. Longtemps il reste là, noir sur un feuillet blanc, A ces matous, tirant leur langue de drap rouge,
Qu'on fait pour essuyer les plumes, ressemblant. Quand il s'amuse, il est extrêmement comique. Pataud et gracieux, tel un ourson drôlet. Souvent je m'accroupis pour suivre sa mimique
Quand on met devant lui la soucoupe de lait. Tout d'abord, de son nez délicat il le flaire, Le frôle ; puis, à coups de langue très petits, Il le lampe ; et dès lors il est à son affaire ;
Et l'on entend, pendant qu'il boit, un clapotis. Il boit, bougeant la queue, et sans faire une pause, Et ne relève enfin son joli museau plat Que lorsqu'il a passé sa langue rêche et rose
Partout, bien proprement débarbouillé le plat. Alors, il se pourlèche un moment les moustaches, Avec l'air étonné d'avoir déjà fini ; Et, comme il s'aperçoit qu'il s'est fait quelques taches.
Il relustre avec soin son pelage terni. Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates ; Il les ferme à demi, parfois, en reniflant, Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes.
Avec des airs de tigre étendu sur le flanc. Mais le voilà qui sort de cette nonchalance, Et, faisant le gros dos, il a l'air d'un manchon ; Alors, pour l'intriguer un peu, je lui balance,
Au bout d'une ficelle invisible, un bouchon. Il fuit en galopant et la mine effrayée, Puis revient au bouchon, le regarde, et d'abord Tient suspendue en l'air sa patte repliée,
Puis l'abat, et saisit le bouchon, et le mord. Je tire la ficelle, alors, sans qu'il le voie ; Et le bouchon s'éloigne, et le chat noir le suit, Faisant des ronds avec sa patte qu'il envoie,
Puis saute de côté, puis revient, puis refuit. Mais dès que je lui dis : « Il faut que je travaille ; Venez vous asseoir là, sans faire le méchant ! » Il s'assied… Et j'entends, pendant que j'écrivaille,
Le petit bruit mouillé qu'il fait en se léchant. Il fait un gazouillis suave, Un chantonnement continu, Sans souci du ton, de l'octave.
Son crâne au seul frison ténu Est si blond qu'il paraît chenu. Par une prudente planchette Dans son haut fauteuil retenu,
Le petit bébé fait risette. Et puis il désigne, très brave, Le gros chat, de son doigt menu. Et puis, quand sa bonne le lave
Et poudre tout son corps charnu, De vive force maintenu Jambes en l'air, sans chemisette, En montrant son derrière nu
Le petit bébé fait risette. Après quoi, longuement, il bave. Et comme un objet inconnu Il contemple, rêveur et grave,
Son pied dans ses deux mains tenu. Et, pris du désir saugrenu De sucer son bout de chaussette Auquel il n'est pas parvenu,
Le petit bébé fait risette. Épousez-vous, couple ingénu, Comme Marius et Cosette. Tout rit lorsque, nouveau venu,
Le petit bébé fait risette. Au bord de l'horizon les collines boisées Ondulent, en prenant des teintes ardoisées, Cependant qu'un dernier reflet, comme un mica
Piqué sur les coteaux, scintille clans leur brume, Et que, timidement, une étoile s'allume Dans l'azur pâle et délicat. Les arbres, sur le ciel, de leurs grêles membrures,
Font un dessin pareil à celui des nervures D'une feuille. A présent, les étoiles sont deux, Et luisent à travers la vapeur violette Comme des yeux de femme à travers la voilette…
Les arbres ont un air frileux. Tous les contours ont des finesses d'aquarelle. Les fonds sont des lavis très clairs. Un clocher — frêle S'effile exquisement sur le lointain bleuté.
Les étoiles sont trois. La campagne repose, Et dans le ciel vert d'eau monte une lune rose Comme un cuivre désargenté. De larges bandes d'or l'horizon se chamarre.
Mais le dernier reflet s'est éteint sur la mare. On croit voir des cyprès dans les hauts peupliers. Le jour traîne un moment encor son agonie. Les crapauds font un chant d'une plainte infinie…
Les étoiles sont des milliers. On souffle, et vous vous envolez, Duvet des chandelles de neige ! Le souffle qui vous désagrège
Met à nu des cœurs désolés ! Par un jeu bête et sacrilège Pauvres cœurs désauréolés ! On souffle, et vous vous envolez,
Duvet des chandelles de neige ! Rayons blancs dont sont étoilés Nos cœurs naïfs (au mien que n'ai-je Votre poids encor, qui l'allège !)
Ainsi, vous nous êtes volés : On souffle, et vous vous envolez !
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