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1893

MATIN

Edmond ROSTAND

Il fait un temps si beau que l'on n'ose pas vivre. On est comme l'enfant qu'intimide et qu'enivre Le cadeau trop vermeil qu'il n'ose pas toucher. On est comme devant une fleur de pêcher

Qu'on craint, en la cueillant, de connaître fragile. Il fait un temps si beau qu'on dirait que Virgile A voulu, ce matin, nous parler de plus près. Un paysage entier fuit entre deux cyprès.

C'est l'heure la plus douce encor que l'on ait eue. On descend vers le lac, et, comme la statue Qu'éveillait peu à peu Monsieur de Condillac, On n'est plus qu'un parfum de rose près du lac.

On ne sait pas pourquoi, ce matin, les buées Se sont, aux flancs des monts, si bien distribuées. C'est trop. L'on est honteux de ce matin si pur. On devrait être heureux, baigné de tant d'azur

Qu'il semble qu'on respire au bout d'une presqu'île, Mais, quand l'air est trop doux, le cœur n'est pas tranquille. Il fait un temps si beau que, gauche et stupéfait, On n'ose se servir de ce beau temps qu'il fait.

On voudrait décliner humblement l'atmosphère. Il fait un temps si beau que, tout ce qu'on peut faire, C'est de vivre. Et l'on vit. Mais non sans un remords. Car ce temps est si beau qu'il fait penser aux morts.

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