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1893

LES SONGE-CREUX

Edmond ROSTAND

Nous sommes de bien douces gens Qui ne faisons mal à personne, Contents de peu, point exigeants, Heureux d'une rime qui sonne,

Heureux d'un beau vers entendu, D'une ballade commencée, D'une chimère caressée, D'un penser finement rendu.

De bon sens peut-être indigents, Détestant tout ce qui raisonne, Nous sommes de bien douces gens Qui ne faisons mal à personne !

Qu'on laisse aux pauvres songe-creux, Aux rimeurs, aux penseurs étiques, Les choses qui les font heureux, Leurs rêves et leurs esthétiques !

Laissez-nous poursuivre à l'écart Notre amoureuse musardise ; Pour tout ce qui n'est pas de l'art •Nous sommes pleins de balourdise ;

Nous sommes inintelligents Hors de nos vers… Qu'on nous pardonne, Nous sommes de bien douces gens Qui ne faisons mal à personne !

Sans savoir compter jusqu'à trois Nous nous en allons dans la vie ; Nous sommes des esprits étroits Qui n'avons qu'une seule envie.

Et nous fuyons dans nos jardins Les contacts blessants du vulgaire, Lui rendant dédains pour dédains… Mais ne lui cherchant pas la guerre !

Aussi, daignez être indulgents Au songe-creux qui déraisonne… Nous sommes de bien douces gens Qui ne faisons mal à personne !

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